Dans l'embrasure antique d'une fenêtre, sur un siège aussi large que bien des sofas modernes, et garni de coussins pour tenir lieu d'un voluptueux canapé, dans une chambre spacieuse, M. Chester se dorlotait à son aise devant une table chargée d'un déjeuner complet. Il avait changé sa redingote contre une belle robe de chambre, ses bottes contre des pantoufles; il avait eu bien de la peine à réparer le malheur d'avoir été obligé de faire au Maypole sa toilette, à son lever, sans l'aide de son nécessaire et de sa garde-robe: mais ayant oublié par degrés, à la faveur de ces ressources domestiques, les désagréments d'une nuit médiocre et d'une chevauchée matinale, il était dans un parfait état d'aménité, d'indolence et de satisfaction.

Il est vrai de dire que la situation où il se trouvait, était singulièrement favorable au développement de ces sentiments; car, sans parler de l'influence nonchalante d'un déjeuner tardif et solitaire, avec l'additionnel sédatif d'un journal, il y avait autour de son domicile un air de repos particulier à ce quartier qui semble y peser encore, même de notre temps, quoiqu'il soit aujourd'hui plus bruyant et plus agité qu'il n'était jadis.

Londres offre certainement des quartiers moins propices que le Temple pour se chauffer au soleil, ou se reposer oisivement à l'ombre, par une journée de chaleur étouffante. Il y a encore dans ses cours quelque chose d'assoupissant, et une monotonie rêveuse dans ses arbres et ses jardins, ceux qui traversent ses petites rues et ses squares peuvent encore entendre l'écho de leurs pas sur les pierres sonores et lire à ses portes, en y passant du tumulte du Strand et de Fleet-Street: «Quiconque entre ici laisse tout bruit derrière soi.» Il y a encore le clapotement de l'eau qui tombe dans la belle cour des Fontaines, il y a encore des réduits et des coins où les étudiants obsédés par les créanciers peuvent regarder, du haut de leurs poudreux galetas, un mobile rayon de soleil qui marquette l'ombre des grands bâtiments, et qui ne reflète que par hasard la forme d'un étranger égaré par là. Il y a encore, dans le Temple, quelque chose de l'atmosphère cléricale et monacale que les bureaux publics de la Justice n'ont pas troublé, et que même les agences officielles de jurisprudence n'ont pas pu faire disparaître. Dans l'été, ses pompes fournissent des jets plus frais, plus étincelants, plus profonds que les autres puits, aux flâneurs altérés, en suivant la trace de l'eau que les cruches pleines répandent sur le sol brûlant, ils aspirent la fraîcheur, jettent en soupirant de tristes regards vers la Tamise, et pensent aux bains, aux bateaux, aux excursions aquatiques, avec un morne désespoir.

C'était dans une chambre de Paper Buildings, rangée de belles demeures qu'ombragent par devant de vieux arbres, et qui ont vue par derrière sur les jardins du Temple, que se dorlotait notre homme à son aise, tantôt reprenant le journal qu'il avait déposé cent fois, tantôt s'amusant avec les bribes de son repas tantôt tirant son cure-dent d'or et regardant à loisir autour de la chambre, ou bien par la fenêtre, dans les allées bien peignées des jardins, où un petit nombre de gens inoccupés étaient déjà, quoiqu'il fût de bonne heure, à se promener de côté et d'autre. Ici, une paire d'amants se trouvaient à un rendez-vous pour se quereller et se raccommoder après; là, une bonne d'enfant aux yeux noirs faisait plus d'attention aux étudiants en droit qu'à son marmot; de ce côté, une vieille fille, tenant un bichon en laisse, jetait sur cette double énormité d'obliques regards de dédain; de l'autre côté, un vieux monsieur, grêle et chétif, lorgnait la bonne d'enfant et jetait sur la vieille fille des regards aussi dédaigneux que les siens, et s'étonnait que la malheureuse ne sût pas qu'elle n'était plus jeune. Loin de tous ces gens-là, sur le bord du fleuve, deux ou trois couples de gens d'affaires marchaient de long en large, livrés à une conversation sérieuse; un jeune homme assis sur un banc, et seul, avait l'air tout pensif.

«Ned est prodigieusement patient! dit M. Chester en lançant un coup d'oeil à ce dernier, tandis qu'il remettait sa tasse à thé sur la table et pliait son cure-dent d'or… immensément patient! Il était assis là-bas quand j'ai commencé à m'habiller, et c'est à peine s'il a changé d'attitude depuis. Le drôle de garçon!»

Comme il parlait, l'autre se leva et vint dans sa direction d'un pas rapide.

«Vraiment on croirait qu'il m'a entendu, dit le père en reprenant son journal avec un bâillement. Cher Ned!»

Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et le jeune homme entra; son père lui dit un petit bonjour de la main, et sourit.

«Avez-vous assez de loisir pour un court entretien, monsieur? dit
Édouard.

— Assurément, Ned; j'ai toujours du loisir; vous connaissez mon tempérament. Avez-vous déjeuné?