— Mais, au nom du diable, Ned, que voulez-vous donc être? répliqua le père. Tous les hommes ne sont-ils pas des coureurs de fortune? La magistrature, l'Église, la cour, l'armée, voyez comme tout cela est encombré de coureurs de fortune, qui se heurtent les uns les autres dans leur poursuite. La Bourse, la chaire, le comptoir, le salon royal, les chambres, qu'est ce qui remplit tout cela, sinon des coureurs de fortune? Un coureur de fortune! oui, vous en êtes un, et vous ne seriez pas autre chose, mon cher Ned, si vous étiez le plus grand courtisan, légiste, législateur, prélat ou marchand, qu'il y eût au monde. Si vous vous piquez de délicatesse, de moralité, Ned, consolez-vous par cette réflexion qu'en vous faisant un coureur de fortune, vous ne pouvez, au pis, que rendre une seule personne misérable ou malheureuse. Combien supposez vous que ces chasseurs d'une autre espèce écrasent de gens lorsqu'ils courent après la fortune? Des centaines à chaque pas, ou des milliers?»

Le jeune homme, sans répondre, appuya sa tête sur sa main.

«Je suis tout à fait charmé, dit le père, qui se leva et se promena lentement ça et là, s'arrêtant de temps en temps pour se regarder dans une glace, ou pour examiner un tableau avec son lorgnon, d'un air de connaisseur, que nous ayons eu cette conversation, Ned, si peu attrayante qu'elle fût. Cela établit entre nous une confiance qui est tout à fait délicieuse, et qui était certainement nécessaire, quoique je ne puisse pas concevoir, je vous l'avoue, que vous ayez jamais pu vous méprendre sur notre position et sur mes desseins. Je me suis persuadé, jusqu'à ce que j'eusse découvert votre caprice pour cette jeune fille, que tous ces points-là étaient tacitement convenus entre nous.

— Je savais vos embarras de fortune, monsieur, répliqua le fils, en relevant sa tête un moment et retombant ensuite dans sa première attitude, mais je n'avais aucune idée que nous fussions des misérables, réduits à la mendicité, comme vous venez de nous dépeindre. Comment pouvais-je le supposer, élevé comme je l'ai été, témoin de la vie que vous avez toujours menée et du train de maison que vous avez toujours eu?

— Non, cher enfant dit le père; car en réalité vous parlez si bien comme un enfant, que je ne peux pas vous donner d'autre nom; vous avez été élevé d'après un principe de haute prudence, le style de votre éducation, je vous l'assure, a maintenu mon crédit d'une façon étonnante. Quant à la vie que je mène, il faut que je la mène, Ned. Il faut que j'aie autour de moi ces petits raffinements. J'ai toujours été habitué à les avoir, je ne saurais exister sans cela. Il faut que j'en sois environné, comme vous voyez, et c'est pour cela que j'y tiens. Quant à notre situation financière, Ned, vous pouvez mettre votre esprit en repos sur cet article. Elle est désespérée. Votre représentation personnelle n'est nullement méprisable, et l'argent réuni de nos menus plaisirs dévore à lui seul notre revenu. Voilà la vérité.

— Pourquoi ne l'ai-je pas connue plus tôt? Pourquoi m'avez-vous encouragé, monsieur, à des dépenses et à un genre de vie auxquels nous n'avons ni droit ni titre?

— Mon bon garçon, répliqua son père d'une voix plus compatissante que jamais, si vous n'aviez pas de représentation, comment auriez- vous chance de réussir à faire le mariage que je vous destine? Quant à notre genre de vie, tout homme a le droit de vivre le mieux qu'il peut et de se procurer autant de confort qu'il peut, ou c'est un gredin dénaturé. Nos dettes sont grandes, j'en conviens, il vous sied donc, à vous qui êtes un jeune homme muni de principes d'honneur, de payer nos dettes le plus diligemment possible.

— Quel rôle de scélérat, marmotta Édouard, j'ai joué à mon insu! moi conquérir le coeur d'Emma Haredale! Je voudrais, par pitié pour elle, être mort avant!

— Je suis bien aise que vous voyiez, Ned, répliqua son père, une chose qui est de la plus parfaite évidence, c'est-à-dire qu'il n'y a rien à faire de ce côte-là. Mais à part ceci, et la nécessité de vous pourvoir avec diligence d'un autre côté (comme vous savez que vous le pouvez dès demain, si vous voulez), je désirerais que vous pussiez envisager avec plaisir l'événement. Au seul point de vue religieux, est-ce que vous devriez jamais songer à une union avec une catholique… à moins qu'elle ne fût prodigieusement riche? vous qui devez être un si bon protestant, puisque vous sortez d'une si bonne famille protestante! Soyons moraux, Ned, ou nous ne sommes rien. Quand même on écarterait cette objection, ce qui est impossible, nous arrivons à une autre qui est tout à fait décisive. La simple idée d'épouser une jeune fille dont le père a été assassiné, haché comme chair à pâté! bon Dieu, Ned, y a-t-il une idée plus désagréable? Réfléchissez à l'impossibilité d'avoir quelque respect pour votre beau-père dans des circonstances si déplaisantes; pensez que, ayant été l'objet de l'examen des jurés, de l'autopsie des coroners, il ne peut avoir en conséquence qu'une position très équivoque au sein de sa famille. Cela me semble quelque chose de si contraire à la délicatesse des idées, que, dans ma conviction, l'État aurait dû mettre à mort la jeune fille, pour prévenir les suites. Mais je vous ennuie peut-être; vous préféreriez être seul? Je vous laisserai seul, mon cher Ned, très volontiers. Dieu vous bénisse! Je vais sortir tout à l'heure, mais nous nous retrouverons ce soir, ou sinon ce soir, certainement demain. Ayez soin de vous d'ici là, pour l'amour de vous et pour l'amour de moi. Vous êtes une personne dont la santé est d'un grand intérêt pour moi, Ned, d'une importance énorme, en vérité. Dieu vous bénisse!»

Cela dit, le père, qui avait arrangé sa cravate devant la glace pendant qu'il parlait avec une négligence décousue, quitta l'appartement en fredonnant un air. Le fils, qui avait paru plongé dans ses pensées au point de ne pas entendre ni comprendre ce que son père disait, resta tout à fait immobile et silencieux. Au bout d'une demi-heure ou environ, Chester père, dans une fraîche toilette, sortit. Chester fils resta toujours assis et immobile, sa tête appuyée sur ses mains; il semblait être devenu stupide.