— Parce que la maison est pleine de constables et de soldats, depuis qu'elle a été envahie hier au soir. Les habitants sont en fuite ou en prison, je ne sais pas lequel des deux. J'ai déjà empêché bien des gens de venir s'y faire prendre, et je crois qu'ils sont allés dans les marchés et les places pour y passer la nuit. J'ai vu de loin la lueur des incendies, mais ils sont éteints maintenant. D'après tout ce que j'ai entendu dire aux gens qui passaient et repassaient, ils ne sont pas tranquilles et se montrent inquiets. Quant à Barnabé, dont vous me demandez des nouvelles, je n'en ai pas entendu parler; je ne le connais pas même de nom, mais, par exemple, il paraît qu'on a pris ici un homme qu'on a emmené à Newgate. Est-ce vrai, est-ce faux? je ne saurais l'affirmer.»

Le trio d'amis, à cette nouvelle, délibéra sur ce qu'ils devaient faire. Hugh, supposant que Barnabé pouvait bien être entre les mains des soldats, et détenu en ce moment sous leur garde à l'auberge de la Botte, voulait qu'on s'avançât furtivement et qu'on mît le feu à la maison; mais ses compagnons, qui n'avaient pas envie de se lancer dans ces entreprises téméraires tant qu'ils n'avaient pas un peuple d'insurgés derrière eux, lui représentèrent que, s'il était vrai qu'ils eussent attrapé Barnabé, ils n'avaient pas manqué de le faire passer dans une prison plus sûre; qu'ils n'auraient pas été assez simples pour le garder toute la nuit dans un lieu si faible et si isolé. Cédant à ces raisons et docile à leurs conseils, Hugh consentit à revenir sur ses pas et à prendre le chemin de Fleet-Market, où ils retrouveraient, selon toute apparence, quelques-uns de leurs plus intrépides camarades, qui s'étaient dirigés de ce côté-là en recevant le même avis.

La nécessité d'agir leur rendit une force nouvelle et rafraîchit leur ardeur; ils pressèrent donc le pas sans songer à la fatigue qui les accablait cinq minutes auparavant, et furent bientôt arrivés à destination.

Fleet-Market, à cette époque, était une longue file irrégulière de hangars et d'appentis en bois qui occupaient le centre de ce qu'on appelle aujourd'hui Farringdon-Street. Ces constructions grossières, adossées malproprement l'une à l'autre, empiétaient jusque sur le milieu de la route, au risque d'encombrer la chaussée et de gêner les passants, qui se dépêchaient de se tirer de là comme ils pouvaient, à travers les charrettes, les paniers, les brouettes, les diables, les tonneaux, les bancs et les bornes, coudoyés par les portefaix, les marchands ambulants, les charretiers, par la foule bigarrée d'acheteurs, de vendeurs, de voleurs, de coureurs, de flâneurs. L'air était parfumé de la puanteur des herbes pourries et des fruits moisis, des rebuts de la boucherie, des boyaux et des tripailles jetés sur le chemin. On croyait alors qu'il fallait acheter par ces incommodités publiques l'avantage d'avoir dans les villes certains commerces utiles, et Fleet-Market exagérait encore la chose.

C'est en cet endroit, peut-être parce que ses hangars et ses paniers pouvaient remplacer passablement un lit pour ceux qui n'en avaient pas, peut-être aussi parce qu'il offrait les moyens de faire, en cas de besoin, des barricades improvisées, que les émeutiers étaient venus en nombre, non seulement cette nuit-là, mais depuis déjà deux ou trois nuits. Il faisait alors grand jour; mais, comme la matinée était fraîche, il y avait un groupe de ces vagabonds autour de l'âtre du cabaret, buvant des grogs bouillants d'absinthe, fumant leur pipe et concertant de nouvelles expéditions pour le lendemain. Comme Hugh et ses deux amis étaient bien connus de la plupart de ces buveurs, ils furent reçus avec des marques d'approbation distinguées, et on leur laissa la place d'honneur pour s'asseoir. La chambre fut fermée et barricadée pour éloigner les fâcheux, et on commença à sa communiquer les nouvelles qu'on pouvait avoir.

«Il parait, dit Hugh, que les soldats ont pris possession de la
Botte
. Y a-t-il quelqu'un ici qui puisse nous dire ce qui en est?

— Certainement,» s'écrièrent ensemble plusieurs voix. Mais, comme la plupart de ceux qui étaient là avaient pris part à l'assaut de la Garenne, et que le reste avait fait partie de quelque autre expédition nocturne, il se trouva que personne n'en savait là- dessus plus que Hugh lui-même. Ils avaient tous été avertis l'un par l'autre, ou par l'ami caché sur la route, mais ils ne savaient rien personnellement.

«C'est que, dit Hugh, nous avons laissé là hier en faction un homme qui n'y est plus. Vous savez bien qui je veux dire… Barnabé, celui qui a renversé le cavalier à Westminster. Y a-t-il quelqu'un qui l'ait revu ou qui ait entendu parler de lui?»

Ils secouaient la tête et murmuraient tous que non, en se regardant à la ronde pour se questionner les uns les autres, quand on entendit du bruit à la porte: c'était un homme qui demandait à parler à Hugh… il fallait absolument qu'il vit Hugh.

«Ce n'est qu'un homme seul? cria Hugh à ceux qui gardaient la porte; laissez-le entrer.