— Vous auriez dû garder mieux votre secret.
— Mon secret? Vous croyez que c'était le mien? C'était un secret que le premier souffle pouvait à son gré répandre et faire circuler dans l'air. Les étoiles le trahissaient dans leur lueur scintillante, l'eau dans le murmure de son cours, les feuilles dans leur frémissement, les saisons dans le retour de leurs quartiers. On l'aurait vu percer dans les traits ou dans la voix du premier venu. Est-ce que toute chose n'avait pas des lèvres où il tremblait à chaque instant, impatient de se trahir… mon secret!
— Dans tous les cas, dit l'aveugle, c'est bien vous qui l'avez révélé de vous-même.
— De moi-même! c'est bien moi qui l'ai fait, mais non pas de moi- même. Je me sentais forcé d'aller, de temps en temps, errer tout autour, tout autour de l'endroit. Quand ça me prenait, vous m'auriez mis à la chaîne, que je l'aurais brisée pour y aller tout de même. Aussi vrai que l'aimant attire le fer, lui, dans le fond de son tombeau, il m'attirait aussi quand il lui en prenait fantaisie. Ah! vous appelez ça de l'imagination! Ah! vous croyez que c'était pour mon plaisir que j'y allais, quand je luttais et résistais au contraire de toutes mes forces contre un pouvoir irrésistible!»
L'aveugle haussa les épaules, et sourit d'un air incrédule. Le prisonnier reprit sa première attitude, et ils restèrent là muets tous les deux pendant longtemps.
«Alors, je suppose, dit le visiteur rompant enfin le silence, que vous voilà pénitent et résigné; que vous n'avez plus d'autre désir que de faire votre paix avec tout le monde, et en particulier avec votre femme qui vous a conduit où vous êtes: en un mot que vous ne demandez pas d'autre faveur que d'être mené à Tyburn[6] le plus tôt possible; que, par conséquent, je ferai bien de vous laisser là, car je sens que, dans ces dispositions, vous n'auriez pas en moi une compagnie bien agréable.
— Ne vous ai-je pas dit, reprit l'autre avec rage, que j'ai lutté et résisté de toutes mes forces contre le pouvoir qui m'a entraîné ici? Ma vie a-t-elle été autre chose depuis vingt-huit ans qu'un combat perpétuel, qu'une résistance incessante, et pouvez-vous croire que je sois disposé à me coucher par terre pour y attendre le coup de la mort? La mort fait horreur à tous les hommes… à moi surtout.
— Ah! voilà qui s'appelle parler, à la bonne heure, Rudge (mais je ne vous donnerai plus ce nom), c'est ce que vous avez dit de mieux depuis longtemps, répondit l'aveugle d'un ton plus familier et en lui mettant la main sur l'épaule. Voyez-vous, moi, je n'ai jamais tué personne, parce que je n'ai jamais été dans une situation à en avoir besoin. Je vais plus loin: je ne trouve pas cela bien de tuer un homme, et je ne crois pas que j'en donnasse le conseil ou que j'en eusse le goût, dans l'occasion… parce que c'est très hasardeux. Mais puisque vous, vous avez eu le malheur de passer par là avant notre connaissance, et que vous êtes devenu mon camarade, que vous m'avez été utile depuis longtemps déjà, je passe là-dessus, et je ne pense qu'à une chose, c'est que vous n'avez que faire d'aller mourir sans nécessité. Or, pour le moment, je ne vois pas du tout que ce soit nécessaire.
— Et comment voulez-vous que je fasse autrement? répondit le prisonnier. Ne voulez-vous pas que je grignote ces murs avec mes dents, comme une souris, pour me faire un trou par où je m'échappe?
— Il y a des moyens plus faciles que ça; promettez-moi de ne plus me parler de toutes vos imaginations, de toutes ces idées sottes et folles, qui ne sont pas dignes d'un homme… et moi je vous dirai ce que je pense.