Rudge d'abord, au lieu de répondre, baissa la tête et soutint la lutte en silence; mais, voyant que l'agresseur était trop jeune et trop fort pour lui, il releva la tête, le regarda fixement entre les deux yeux, et lui dit:

«Je suis ton père.»

Cette parole produisit un effet magique: Barnabé lâche prise à l'instant, recule, et le regarde effrayé; puis, par un élan subit, il lui passe les bras autour du cou, et lui presse la tête contre ses joues.

Oui, oui, c'était son père: il n'en pouvait douter. Mais où donc était-il resté si longtemps, laissant sa mère toute seule, ou, ce qui était bien pis, seule avec son pauvre idiot d'enfant? Était- elle réellement maintenant heureuse et à son aise, comme on avait voulu le lui faire croire? Où était-elle? N'était-elle pas près d'eux? Ah! bien sûr elle n'était pas heureuse, la pauvre femme, si elle savait son fils en prison Oh! non.

À toutes ces questions précipitées, l'autre ne répondit pas un mot: il n'y eut que Grip qui croassa de toutes ses forces, sautillant autour d'eux, tout autour, comme s'il les enveloppait dans un cercle magique, pour invoquer sur eux toutes les puissances du mal.

CHAPITRE XXI.

Pendant le cours de cette journée, tous les régiments de Londres ou des environs furent de service dans quelque quartier de la ville. Les troupes régulières et la milice, dispersées en province, reçurent l'ordre, dans chaque caserne et dans chaque poste à vingt-quatre heures de marche, de commencer à se diriger sur la capitale. Mais les troubles avaient pris une proportion si formidable, et, grâce à l'impunité, l'émeute était devenue si audacieuse, que la vue de ces forces considérables, continuellement accrues par de nouveaux renforts, au lieu de décourager les perturbateurs, leur donna l'idée de frapper un coup plus violent et plus hardi que tous les attentats des jours précédents, et ne servit qu'à allumer dans Londres une ardeur de révolte qu'on n'y avait jamais vue, même dans les anciens temps de la révolution.

Toute la veille et tout ce jour-là, le commandant en chef essaya de réveiller chez les magistrats le sentiment de leur devoir, et, en particulier chez le lord-maire, le plus poltron et le plus lâche de tous. À plusieurs reprises, on détacha, dans ce but, des corps nombreux de soldats vers Mansion-House pour attendre ses ordres. Mais, comme ni menaces ni conseils ne faisaient rien sur lui, et que la troupe restait là en pleine rue, sans rien faire de bon, exposée plutôt à de mauvaises conversations, ces tentatives louables firent plus de mal que de bien. Car la populace, qui n'avait pas tardé à deviner les dispositions du lord-maire, ne manquait pas non plus d'en tirer avantage pour dire que les autorités civiles elles-mêmes étaient opposées aux papistes, et n'auraient pas le coeur de tourmenter des gens qui n'avaient pas d'autre tort que de penser comme elles. Bien entendu que c'était surtout aux oreilles des soldats qu'on faisait résonner ces espérances, et les soldats, qui, de leur côté, naturellement, n'ont pas de goût pour se battre contre le peuple, recevaient ces avances avec assez de bienveillance, répondant à ceux qui leur demandaient s'ils iraient volontiers tirer sur leurs compatriotes: «Non! de par tous les diables!» montrant enfin des dispositions pleines de bonté et d'indulgence. On fut donc bientôt persuadé que les militaires n'étaient pas des soldats du pape, et n'attendaient que le moment de désobéir aux ordres de leurs chefs pour se joindre à l'émeute. Le bruit de leur répugnance pour la cause qu'ils avaient à défendre, et de leur inclination pour celle du peuple, se répandit de bouche en bouche avec une étonnante rapidité, et, toutes les fois qu'il y avait quelque militaire écarté à flâner dans les rues ou sur les places, il se formait aussitôt un rassemblement autour de lui: on lui faisait fête, on lui donnait des poignées de main, on lui prodiguait toutes les marques possibles de confiance et d'affection.

Cependant la foule était partout. Plus de déguisement, plus de dissimulation; l'émeute allait tête levée dans toute la ville. Un des insurgés voulait-il de l'argent, il n'avait qu'à frapper à la porte de la première maison venue, ou à entrer dans une boutique, pour en demander au nom de l'Émeute: il était sûr de voir sa demande sur-le-champ satisfaite. Les citoyens paisibles ayant peur de leur mettre la main sur le collet quand ils marchaient seuls et isolés, il n'y avait pas de danger qu'on allât leur chercher querelle quand ils étaient en corps nombreux. Ils se rassemblaient dans les rues, les traversaient selon leur bon plaisir, et concertaient publiquement leurs plans. Le commerce était arrêté, presque toutes les boutiques fermées. Presque sur toutes les maisons était déployé un drapeau bleu, en gage d'adhésion à la cause populaire. Il n'y avait pas jusqu'aux juifs de Houndsditch, dans le quartier de Whitechapel, qui écrivaient sur leurs portes et leurs volets: «C'est ici la maison d'un vrai et fidèle protestant.» La foule faisait loi, et jamais loi ne fut acceptée avec plus de crainte et d'obéissance.

Il était à peu près six heures du soir quand un vaste attroupement se précipita dans Lincoln's-Inn-Fields par toutes les avenues, et là se divisa, évidemment d'après un plan préconçu, en diverses branches. Ce n'est pas que l'arrangement prémédité fut connu de toute la foule: c'était le secret de quelques meneurs qui, venant se mêler aux autres, à mesure qu'ils arrivaient sur les lieux, et les distribuant dans tel ou tel détachement, exécutaient le mouvement avec autant du rapidité que si c'eût été une manoeuvre faite au commandement, et que chacun eût eu son poste assigné d'avance.