M. Dennis fut si touché de la constance du vieux grognard, qu'il protesta, presque la larme à l'oeil, qu'il y aurait de la cruauté à faire violence à ses inclinations et que, pour sa part, il ne voudrait pas avoir pareil tort sur la conscience. Ce gentleman, disait-il, avait déjà déclaré à plusieurs reprises qu'il lui était égal qu'on l'exécutât; en conséquence, il regardait comme un devoir pour eux, en leur qualité de populace civilisée et éclairée, de l'exécuter en effet. On n'avait pas, comme il le faisait observer, on n'avait pas tous les jours la bonne fortune de pouvoir s'accommoder aux voeux des gens dont on était assez malheureux pour ne pas partager la manière de voir. Mais, puisqu'ils étaient justement tombés sur un individu qui exprimait un désir auquel ils pouvaient raisonnablement satisfaire (et, pour sa part, il ne demandait pas mieux que d'avouer que, dans son opinion, ce désir faisait honneur à ses sentiments), il espérait bien qu'on se déciderait à lui passer sa fantaisie avant d'aller plus loin. C'était un exercice qui, avec un peu d'habileté et de dextérité, ne demandait pas plus de cinq minutes pour s'accomplir à l'entière satisfaction des deux parties; et, quoique sa modestie l'empêchât de faire lui-même son propre éloge, il demandait la permission de dire qu'il avait dans ces matières des connaissances pratiques assez connues, et que comme il était en même temps d'un caractère obligeant et serviable, il se ferait un véritable plaisir d'exécuter le gentleman.
Ces observations, débitées à la foule qui l'entourait, au milieu d'un tapage et d'un brouhaha effroyables, furent reçues avec grande faveur, peut-être moins à cause de l'éloquence du bourreau que de l'entêtement obstiné du serrurier. Gabriel était dans un péril imminent, et il le savait bien; mais il gardait un silence constant, et n'aurait pas ouvert davantage la bouche, quand on aurait débattu devant lui la question de savoir si on ne le ferait pas rôtir à petit feu.
Pendant que le bourreau parlait, il y eut quelque agitation et quelque confusion sur l'échelle, et aussitôt qu'il eut cessé, au grand désappointement de la foule qui était en bas et qui n'avait pas eu le temps d'apprendre ce qu'il venait de dire, ni d'y répondre par ses acclamations, quelqu'un cria par la fenêtre:
«Il a les cheveux gris, il est vieux; ne lui faites pas de mal.»
Le serrurier se retourna vivement du côté d'où venaient ces paroles de pitié, et fixant un regard assuré sur ceux qui étaient là le long de l'échelle sans rien faire, accrochés les uns aux autres.
«Tu n'as que faire de respecter mes cheveux gris, jeune homme, se mit-il à dire, répondant au timbre de la voix qu'il avait entendue, plutôt qu'à la personne même qu'il n'avait pas vue. Je ne vous demande pas de grâce. Si j'ai les cheveux gris, j'ai le coeur encore assez vert pour vous mépriser et vous braver tous, tas de brigands que vous êtes.»
Ce discours imprudent n'était pas fait, comme on pense, pour apaiser la férocité des assaillants. Ils recommencèrent à demander à grands cris qu'on le leur descendît, et l'honnête serrurier allait passer un mauvais quart d'heure si Hugh ne leur avait pas rappelé, dans la réponse qu'il leur adressa, qu'ils avaient besoin de ses services, et qu'il fallait le garder pour ça.
«Voyons, dit-il à Simon Tappertit, dépêchez-vous donc de lui faire savoir ce que nous lui demandons. Et vous, brave homme, ouvrez vos oreilles toutes grandes, si vous voulez qu'on vous les laisse.»
Gabriel croisa ses bras maintenant libres, et considéra en silence son ancien apprenti.
«Voyez-vous, Varden, dit Simon, c'est que nous allons à Newgate de ce pas.