Pendant ce temps-là, les coups commençaient à pleuvoir comme la grêle sur la grande porte et sur le bâtiment, qui ne s'en émouvait guère: car ceux qui ne pouvaient approcher de la porte étaient toujours bien aises de décharger leur rage sur n'importe quoi… même sur les gros blocs de pierre qui brisaient leurs armes en morceaux dans leurs mains, leur donnant jusque dans les bras des fourmillements douloureux, comme s'ils ne se contentaient pas d'une résistance passive et qu'ils leur rendissent coup pour coup. Le fracas du fer contre le fer se mêlait au tumulte étourdissant qu'il dominait par son bruit éclatant, à mesure que les grands marteaux de forge s'abaissaient sur les clous et les plaques de la porte. C'était une pluie d'étincelles. Les gens travaillaient par bandes et se relayaient à de courts intervalles, pour mettre toute la fraîcheur de leur force au service de cette oeuvre de destruction. Mais c'est égal: on voyait toujours debout le grand portail, aussi fier, aussi sombre, aussi fort qu'avant, et, sauf les marques des coups à sa surface, toujours le même.

Pendant qu'il y en avait qui dépensaient toute leur énergie à cette tâche pénible, il y en avait d'autres qui dressaient des échelles contre la prison, et qui essayaient de grimper de là jusqu'au haut des murs, où elles ne pouvaient atteindre parce qu'elles étaient trop courtes. Il y en avait d'autres qui soutenaient un engagement avec une escouade de la police, forte d'une centaine d'hommes, et la faisaient reculer à grands coups, ou l'écrasaient sous leur nombre; d'autres encore faisaient le siège de la maison sur laquelle s'était montré le gouverneur, et, enfonçant les portes, revenaient avec tous les meubles, les empilaient contre la porte de la prison pour en faire un feu de joie qui pût la consumer. Aussitôt qu'on eut vent de cette idée, tous ceux qui se donnaient jusque-là une peine inutile jetèrent là leurs outils et se mirent à augmenter le tas, qui bientôt atteignit la largeur de la moitié de la rue, et une telle hauteur que ceux qui allaient porter en haut des combustibles étaient obligés de prendre des échelles. Quand tout le mobilier et les effets du gouverneur eurent été jetés sur ce riche bûcher, jusqu'au dernier, on se mit à les enduire de poix, de goudron, de résine, apportés de toutes parts, et on arrosa le tout de térébenthine. Ils en firent autant à tout le bois qui garnissait les portes de la prison, sans oublier la moindre traverse ni le moindre madrier. Après avoir accompli ce baptême infernal, ils mirent le feu au bûcher avec des allumettes flamboyantes et du goudron enflammé; puis alors ils se tinrent auprès, pour en surveiller le résultat.

Comme les meubles étaient très secs et rendus plus inflammables encore par l'huile et la bougie qui s'y trouvaient mêlées, sans parler des autres moyens employés, ils n'eurent pas de peine à prendre feu. Les flammes s'élancèrent avec un rugissement terrible, noircissant le mur de la prison, et se dressant jusqu'au haut de sa façade en serpents de feu. Dans le commencement, les insurgés ramassés autour de l'incendie ne témoignaient l'ivresse de leur triomphe que par leurs regards satisfaits; mais quand il devint plus brûlant et plus menaçant… quand il se mit à craquer, à bondir, à mugir, comme une grande fournaise… quand il se réfléchit sur les maisons vis-à-vis, et qu'il illumina non seulement les visages pâles et étonnés aux fenêtres, mais jusqu'aux plus intimes recoins de chaque habitation… quand ils le virent caresser la grande porte de sa lueur rougeâtre, et badiner avec elle, tantôt s'attachant à sa surface durcie, tantôt la quittant tout à coup avec une inconstance sauvage pour prendre son essor vers les cieux, puis revenant l'envelopper dans ses serres brûlantes et préparer sa ruine… quand il répandit une si vive clarté que le cadran de l'église du Saint-Sépulcre, dont l'aiguille marque si souvent l'heure de la mort pour les condamnés, était aussi lisible qu'en plein jour, et que le coq qui tourne au haut de son clocher brillait à ce soleil inaccoutumé comme un riche joyau monté de pierreries chatoyantes… quand la pierre noircie et la brique sombre devinrent toutes rouges par la force de la réflexion, et que les croisées reluisirent comme de l'or bruni, miroitant aussi loin que pouvait s'étendre la vue, avec leurs vitres purpurines… quand les murs et les tours, les toits et les blocs de cheminées, au milieu des flammes vacillantes, semblèrent trembler et chanceler comme un homme ivre… quand des milliers d'objets qu'on n'avait jamais vus jusqu'alors vinrent s'étaler à la vue, et que les choses les plus familières prirent un aspect tout nouveau… alors la populace commença à faire chorus avec le tourbillon enflammé, et à pousser des cris, des clameurs, des vociférations comme heureusement il est rare d'en entendre, s'agitant en même temps pour entretenir le feu et le tenir en haleine, afin de ne pas le laisser décroître.

Quoique la chaleur fût si intense que le badigeon des maisons en face de la prison grillait et se craquelait, formant ça et là des boursouflures, comme des pustules à la peau du patient tenu sur le gril par le bourreau, et finissait par crever et tomber en miettes: quoique les carreaux tombassent en éclats des croisées, et que le plomb et le fer sur les toits dépouillassent la main imprudente qui venait à s'y frotter par hasard; que les moineaux sortissent de leurs trous pour prendre leur vol sur les gouttières, et qu'étourdis par la fumée, ils tombassent tremblants jusque sur le bûcher embrasé; le feu n'en était pas moins activé sans relâche par des mains infatigables, et l'on voyait tout autour des ombres aller et venir sans cesse. Jamais ils ne se ralentissaient dans leur zèle, jamais ils ne se retiraient à l'écart; au contraire, ils serraient la flamme de si près que les spectateurs du premier rang avaient fort à faire pour que les chauffeurs, dans leur ardeur, ne les jetassent pas dedans, par la même occasion. Si un homme s'évanouissait ou se laissait choir, il y en avait une douzaine qui se disputaient sa place, et cela, quoiqu'ils sussent bien que c'était un poste de torture, de soif, de fatigue insupportables. Ceux qui tombaient évanouis, et qui avaient le bonheur de ne pas être écrasés sous les pieds ou brûlés par la flamme, étaient emportés dans une cour d'auberge tout près de là, pour y recevoir une douche à la pompe. On se passait de mains en mains de pleins baquets d'eau dans la foule; mais la soif était si ardente et si générale, l'empressement si grand à qui boirait le premier, que, le plus souvent, tout le contenu en était renversé par terre, sans que pas un eût pu seulement humecter ses lèvres.

Cependant, au milieu des cris et du vacarme, ceux qui étaient le plus près du bûcher continuaient de rejeter dans le tas les fragments embrasés qui venaient à rouler en bas, et poussaient les charbons ardents contre la porte, qui, malgré ce linceul de flammes, n'en restait pas moins fermée et barricadée, sans leur ouvrir de passage. On passait, par-dessus la tête des gens, de gros tisons à ceux qui se tenaient au pied des échelles, tout prêts à grimper jusqu'au dernier échelon, pour les tenir d'une main contre le mur de la prison, déployant tout ce qu'ils avaient d'habileté et de force pour lancer ces brandons sur le toit, ou les jeter en bas dans les cours intérieures. Souvent ils en venaient à bout, et c'était alors un redoublement d'horreur dans cette scène effroyable: car les prisonniers enfermés là-dedans, voyant, à travers leurs barreaux, le feu prendre dans plusieurs endroits et s'approcher menaçant, pendant qu'ils étaient là sous clef pour la nuit, commençaient à s'apercevoir qu'ils étaient en danger de brûler vifs. Cette crainte horrible, se répandant de cellule en cellule, leur arrachait des cris et des lamentations épouvantables; ils appelaient au secours avec des cris si affreux, que la prison tout entière retentissait de leurs plaintes; on entendait leurs clameurs dominer les hurlements de la populace et le mugissement des flammes: c'était un tumulte d'agonie et de désespoir à faire trembler les plus hardis.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces cris commencèrent par le côté de la prison qui faisait face à Newgate-Street, où tout le monde savait qu'étaient renfermés les hommes condamnés à être exécutés le mardi suivant. Et non seulement ces quatre criminels, qui avaient si peu de temps à vivre, furent les premiers à prendre l'alarme, en se voyant menacés de brûler vifs, mais ce furent aussi, du commencement jusqu'à la fin, les plus importuns de tous: car on les entendait distinctement, malgré la solide épaisseur des murailles, crier que le vent donnait de leur côté et que les flammes allaient bientôt les atteindra; ils appelaient les agents de la prison, pour qu'ils vinssent éteindre le feu en puisant de l'eau à la citerne qui était dans leur cour, et pleine d'eau. À en juger du milieu de la foule, au dehors, ces quatre condamnés ne cessaient pas un instant d'appeler au secours, et cela avec autant de frayeur et d'attachement frénétique à l'existence, que si chacun d'eux avait devant lui le long espoir d'une vie heureuse et honorée, au lieu de quarante-huit heures d'un emprisonnement misérable, suivi d'une mort violente et infâme.

Mais rien ne saurait décrire l'angoisse et la souffrance des deux fils d'un de ces malheureux, chaque fois qu'ils entendaient ou croyaient entendre la voix de leur père. Après s'être tordu les mains, en courant à droite, à gauche, comme des fous furieux, l'un d'eux montait sur les épaules de l'autre pour essayer de grimper jusqu'au mur élevé, surmonté dans le haut par des piques et des pointes de fer. Et quand il retombait dans la foule, tout meurtri qu'il était, cela ne l'empêchait pas de remonter, de retomber; et enfin, lorsqu'il reconnut l'inutilité de ses tentatives, il se mit à battre les pierres pour les déchirer avec ses mains, comme s'il pouvait par là faire brèche dans l'épaisse muraille et s'y ouvrir de force un passage. À la fin, ils se frayèrent, à travers la multitude, un chemin jusqu'à la porte, quoique bien des hommes, douze fois plus forts qu'eux, eussent en vain essayé de le faire; et on les vit dans le feu, oui, dans le feu, faire des efforts désespérés pour la jeter par terre avec des leviers.

Et ils n'étaient pas les seuls à être émus par le vacarme qui se faisait entendre de la prison. Les femmes qui étaient là à regarder, criaient à tue-tête, frappaient leurs mains l'une contre l'autre et se bouchaient les oreilles; d'autres tombaient évanouies. Les hommes qui n'avaient pu approcher de la muraille pour prendre part au siège, plutôt que d'être là à ne rien faire, arrachaient les pavés de la rue avec une furie et une ardeur aussi grandes que si c'eût été la prison même et qu'ils avançassent ainsi leur projet. Il n'y avait pas dans la foule une seule créature qui ne fût dans une agitation perpétuelle. Toute cette masse énorme était folle.

Un grand cri! Encore! encore! sans que la plupart pussent savoir pourquoi, ni ce que cela voulait dire. C'est que les gens qui étaient autour de la porte l'avaient vue céder tout doucement et se détacher du gond d'en haut. Elle n'était plus suspendue de ce côté que sur celui d'en bas; mais cela ne l'empêchait pas de rester encore toute droite, soutenue derrière par la barre, et affermie par son propre poids, qui l'avait fait enfoncer au pied, dans le tas de cendres. On voyait maintenant par en haut une ouverture béante, à travers laquelle se montrait un passage obscur, caverneux, sombre… «Entassez le feu!»

Le feu brûlait avec rage. La porte en était toute rouge et l'ouverture s'élargissait. Ils essayaient en vain de s'abriter le visage avec leurs mains, et, debout, tout prêts à prendre leur élan, ils surveillaient le progrès du leur oeuvre. On voyait passer le long du toit de sombres figures, les unes rampant sur leurs mains et leurs genoux, les autres emportées à bras. Il était clair que la prison ne pouvait pas tenir plus longtemps. Le gouverneur, avec ses agents, leurs femmes et leurs enfants, s'échappaient… «Entassez le feu!»