Mais personne ne venait, personne ne répondait à ses cris. Ses cris mêmes lui faisaient craindre d'attirer sur lui l'attention, et il retombait dans le silence. De temps en temps, en regardant par la grille de sa fenêtre, il voyait une étrange clarté sur la muraille et sur le pavé de la cour; cette clarté, d'abord assez faible, augmenta insensiblement; c'était comme si des gardiens passaient et repassaient avec des torches sur le toit de la prison. Bientôt l'air était tout rouge, et des brandons enflammés venaient en tourbillonnant tomber à terre, éparpiller le feu sur le sol, et brûler tristement dans les coins. L'un d'eux roula sous un banc de bois et le mit en combustion. Un autre attrapa un tuyau et s'en vint tout du long grimper sur le mur, laissant derrière lui une longue traînée de feu. Le moment d'après, une pluie épaisse de flammèches commença à tomber petit à petit devant la porte, du haut de quelque partie voisine de la toiture, apparemment incendiée.

Se rappelant que sa porte ouvrait en dehors, il reconnut que chaque étincelle qui venait tomber sur le tas et y éteindre sa force et sa vie, ne laissant en mourant qu'un sale atome de plus de cendre et de poussière, aidait à l'ensevelir là comme dans une tombe vivante. Et pourtant, quoique la prison retentît de clameurs et du cri: «Au secours!…» quoique le feu bondit dans l'air comme si chaque flamme détachée avait une vie de tigre, et mugit comme si chacune d'elles avait une voix affamée… quoique la chaleur commençât à devenir intense et l'air suffoquant, que le bruit allât croissant, que le danger de sa situation, ne fût-ce que de la part de l'élément impitoyable, devint à chaque instant plus menaçant… c'est égal, il avait peur de faire entendre de nouveau sa voix: la foule alors pourrait se porter par là et se diriger d'après le témoignage de ses oreilles ou les renseignements donnés par les autres prisonniers, du côté où il était détenu. C'est ainsi que, redoutant également les gens de la prison et les gens du dehors, le bruit et le silence, le jour et l'obscurité, entre la crainte d'être relâché et celle d'être abandonné là pour y mourir, il souffrait un supplice et des tortures si violentes, que jamais l'homme, dans le plus horrible caprice d'un pouvoir despotique et barbare, n'a pu infliger à l'homme un plus cruel châtiment que celui qu'il s'infligeait lui-même.

Enfin, la porte était donc renversée. Alors les voilà qui se précipitent dans la prison, s'appelant les uns les autres dans les corridors voûtés; secouant les grilles de fer qui séparaient chaque cour; frappant à la porte des cellules et des gardiens, enfonçant serrures, gâches et verrous, arrachant les dormants, pour faire sortir par là les prisonniers; essayant de les tirer de vive force par des ouvertures et des croisées où un enfant n'aurait pas pu passer; poussant des huées et des hurlements à tout confondre; courant au travers de l'air embrasé et des flammes, comme des salamandres. Par les cheveux, par les jambes, par la tête, ils saisissaient les prisonniers pour les faire sortir. Il y en avait qui se jetaient sur les détenus à mesure qu'ils accouraient aux portes, pour essayer de limer leurs fers; d'autres qui dansaient autour d'eux avec une joie frénétique, qui leur déchiraient leurs vêtements, tout prêts, en vérité, dans leur folie, à leur écarteler les membres. Une douzaine d'assiégeants vint alors à percer dans la cour où l'assassin jetait des regards effrayés du haut de sa fenêtre obscure; cette bande tirait par terre un prisonnier dont ils avaient si bien déchiré les vêtements, qu'ils ne lui tenaient plus au corps, et qui était là sanglant et inanimé entre leurs mains. Plus loin, une vingtaine de prisonniers couraient çà et là, égarés dans la prison comme dans un labyrinthe, tellement effarouchés par le bruit et la lumière, qu'ils ne savaient que faire ni par où aller, criant toujours au secours comme avant, à tue-tête. Quelque malheureux affamé, qui s'était fait arrêter volant un pain ou un morceau de viande, se glissait à la dérobée et les pieds nus… s'échappant lentement, en voyant brûler sa maison, sans en avoir une autre prête à le recevoir, ni des amis prêts à lui tendre les bras, ni quelque ancien asile où chercher un gîte, ni d'autre liberté à recouvrer que la liberté de mourir de faim. Ailleurs, un groupe de voleurs de grandes routes s'en allait en troupe, sous la conduite des amis qu'ils avaient dans la foule, et qui, le long du chemin, leur enveloppaient leurs menottes de mouchoirs ou de cordes de foin pour les cacher, jetaient sur eux des manteaux et des redingotes, leur donnaient à boire, en leur tenant la bouteille contre les lèvres, parce qu'ils n'avaient pas de temps à perdre à briser les fers de leurs mains. Tout cela, Dieu sait avec quel accompagnement de bruit, de précipitation, de confusion! C'était pis qu'un mauvais rêve, et sans relâche, sans intervalle même d'un seul instant de repos.

Il était encore à regarder ce spectacle du haut de sa fenêtre, quand une bande de gens avec des torches, des échelles, des haches, des armes de toute espèce, s'élança dans la cour et, frappant à la porte à coups de marteau, demanda s'il y avait là dedans un prisonnier. En les voyant venir, il avait quitté la croisée pour se blottir dans le coin le plus reculé de sa cellule; mais il eut beau ne point leur répondre, comme ils s'étaient mis dans l'idée qu'il y avait quelqu'un, ils dressèrent leurs échelles et commencèrent à arracher les barreaux de sa fenêtre, et, non contents de cela, à faire tomber jusqu'aux pierres de la muraille.

Aussitôt qu'ils eurent fait une brèche assez large pour y passer la tête, l'un d'eux y jeta une torche et regarda tout autour de la chambre. Lui, il suivit le regard de l'inconnu, jusqu'à ce qu'il s'arrêta sur lui, et qu'il l'entendit lui demander pourquoi il n'avait pas répondu; mais il n'ouvrit pas la bouche.

Dans ce trouble et cette stupéfaction générale, ils n'en furent pas surpris. Sans dire un mot de plus, ils élargirent la brèche de manière à y passer le corps d'un homme, et alors ils sautèrent par là sur le plancher, l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de place dans la cellule. Ils le prirent avec eux, le passèrent par la fenêtre à ceux qui se tenaient sur les échelles, et qui le passèrent à leur tour jusque dans la cour. Alors ils sortirent l'un après l'autre, et, lui ayant bien recommandé de se sauver sans perte de temps, parce que, autrement, il trouverait le passage obstrué, ils se précipitèrent ailleurs pour en sauver d'autres.

Il lui semblait que tout cela n'avait pas duré plus d'une minute. Il chancelait sur ses jambes, sans pouvoir croire encore que ce fût vrai, lorsque la cour se remplit de nouveau d'une multitude empressée qui emmenait avec elle Barnabé. En une minute encore, peut-être moins; à peine une minute; au même instant; sans intervalle de temps… lui et son fils étaient passés de main en main à travers la foule épaisse amassée dans la rue, et jetaient derrière eux un coup d'oeil sur une masse de feu: quelqu'un leur dit que c'était là Newgate.

Dès le moment où ils avaient commencé à entrer dans la prison, les assiégeants s'étaient dispersés dans diverses directions, s'élançant comme une fourmilière par chaque trou et chaque crevasse, comme s'ils avaient une parfaite connaissance des réduits les plus secrets, et qu'ils portassent dans leur tête un plan exact des bâtiments. Il est vrai qu'ils devaient en grande partie cette connaissance immédiate de la place au bourreau qui se tenait dans le couloir, disant à l'un d'aller par ici, à l'autre de tourner par là, et qui leur fut d'un grand secours pour la merveilleuse rapidité avec laquelle fut opérée la délivrance des prisonniers.

Mais ce fonctionnaire légal tenait en réserve un petit bout de renseignement important qu'il gardait précieusement pour lui-même. Quand il eut distribué ses instructions relatives aux diverses parties de l'établissement, que la populace se fut dispersée d'un bout à l'autre, et qu'il la vit sérieusement à la besogne, il prit dans un placard du mur voisin un trousseau de clefs, et s'en alla, par un corridor particulier tout près de la chapelle, qui joignait la maison du gouverneur, et se trouvait alors en proie à l'incendie, rendre visite aux cellules de condamnés. C'était une série de petites chambres lugubres et bien défendues, donnant sur une galerie basse, protégée, du côté où il entra, par un fort guichet en fer, et à l'autre bout par deux portes et une grille épaisse. Il ferma par-dessus lui le guichet à double tour, et, après s'être bien assuré que les autres entrées étaient également solidement fermées, il s'assit sur un banc dans la galerie, et se mit à sucer la tête de sa canne avec un air de complaisance, de calme et de satisfaction extrêmes.

C'eût été déjà bien étrange de voir un homme se donner ce genre de plaisir avec tant de tranquillité, pendant que la prison était en feu et au milieu du tumulte qui déchirait l'air, quand il aurait été hors de l'enceinte des murs. Mais ici, au coeur même du bâtiment, et, de plus, assourdi par les prières et les cris des quatre condamnés dont les mains, étendues à travers le grillage des portes de leurs cellules, se serraient avec frénésie sous ses yeux pour implorer son aide, c'était une particularité bien remarquable. C'est que, voyez-vous, M. Dennis s'était dit apparemment que ce n'était pas tous les jours fête, et qu'il ne fallait pas perdre cette bonne occasion de rire un peu à leurs dépens. En effet, il s'était planté son chapeau sur le coin de l'oreille, en vrai farceur, et suçait la tête de sa canne avec délice, de plus en plus charmé et souriant, comme s'il se disait en lui-même: «Dennis, Dennis, vous êtes un chien de vaurien: le drôle de corps que vous faites! Il n'y en a pas deux comme vous au monde: vous êtes un vrai original.»