À mesure que le jour faisait fuir l'ombre, on voyait dans les rues des spectacles encore plus inaccoutumés. Les portes du Banc du roi et des prisons de Fleet, quand on vint les ouvrir à l'heure ordinaire, se trouvèrent placardées d'avis annonçant que les émeutiers reviendraient cette nuit pour les réduire en cendres. Les directeurs, sachant qu'ils ne tiendraient que trop bien, selon toute apparence, leur parole, ne demandaient pas mieux que de lâcher leurs prisonniers et de leur permettre de déménager. De sorte que, tout le long du jour, ceux qui avaient quelques meubles s'occupèrent à les emporter, les uns ici, les autres là, la plupart chez des revendeurs, pour en tirer le plus d'argent qu'ils pourraient. Parmi ces débiteurs incarcérés pour dettes, il y en avait qui étaient si abattus par le long séjour qu'ils avaient fait en prison, si misérables, si dénués d'amis, si morts au monde, sans personne qui eût conservé leur souvenir ou qui leur eût gardé quelque intérêt, qu'ils suppliaient leurs geôliers de ne pas leur rendre leur liberté, et de les diriger sur quelque autre maison de force. Mais les geôliers n'en avaient garde; ils craignaient trop de s'exposer à la colère de la populace, et les mettaient à la porte, où ils erraient çà et là dans les rues, se rappelant à peine les chemins dont leurs pieds avaient depuis si longtemps perdu l'habitude; et ces pauvres créatures dégradées et pourries jusqu'au coeur par le séjour de la prison s'en allaient, la larme à l'oeil, ratatinées dans leurs haillons, et traînant la savate tout le long de la chaussée.
Parmi les trois cents prisonniers eux-mêmes qui s'étaient échappés de Newgate, il y en avait… un petit nombre, il est vrai, mais quelques-uns pourtant… qui cherchaient partout leurs geôliers pour se remettre entre leurs mains, préférant l'emprisonnement et une punition nouvelle aux horreurs d'une nuit à passer encore comme la dernière. Plusieurs détenus, ramenés au lieu de leur ancienne captivité par quelque attrait indéfinissable, ou par le désir de triompher de sa chute et de repaître leur ressentiment du plaisir de le voir réduit en cendres, ne craignaient pas d'y retourner en plein midi et de flâner autour des cachots. Ce jour- là, on en reprit cinquante dans l'enceinte de la prison; ce qui n'empêcha pas les autres d'y retourner, malgré tout, et de s'y faire prendre, tout le long de la semaine, plusieurs fois par jour, par groupes de deux ou trois. Sur les cinquante dont nous venons de parler, il y en avait quelques-uns d'occupés à essayer de ranimer le feu; mais en général ils ne semblaient avoir d'autre objet que de venir errer et se promener autour de leur ancienne résidence: car souvent on les trouva là endormis au milieu des ruines, ou assis à causer ensemble, ou même occupés à boire et à manger, comme dans un lieu de plaisir.
Outre les placards affichés aux portes des prisons de Fleet et du Banc du roi, on déposa plusieurs avis pareils, avant une heure de l'après-midi, à la porte de quelques maisons particulières; et plus tard l'émeute proclama son intention de se saisir de la Banque, de la Monnaie, de l'Arsenal de Woolwich et des palais royaux. Ces avis étaient presque toujours distribués par un porteur seul, qui tantôt, si c'était une boutique, entrait pour le déposer, avec des menaces sanglantes peut-être, sur le comptoir; tantôt, si c'était une maison bourgeoise, frappait à la porte, et le remettait à la servante. Malgré la présence de la force armée dans chaque quartier de la ville, et de la troupe nombreuse campée dans le Park, ces messagers continuèrent la distribution de leurs manifestes avec impunité, tout le long de la journée. On vit de même deux jeunes garçons descendre Holborn, armés de barreaux pris aux grilles de la maison de lord Mansfield, et quêtant de l'argent pour les émeutiers. On vit ainsi un homme de haute taille aller à cheval dans Fleet-Street, faire une collecte pour le même objet: celui-là refusait de recevoir autre chose que des pièces d'or.
Il circulait aussi, dans ce moment, une rumeur qui répandait encore plus de terreur dans toute la ville de Londres que ces intentions même annoncées publiquement d'avance par l'émeute, quoique tout le monde ne doutât pas que la réussite de ces machinations ne dût entraîner une banqueroute nationale et la ruine générale. On disait qu'ils étaient résolus à ouvrir les portes de Bedlam et à lâcher les fous. C'était là ce qui présentait à l'esprit de la population des images si effrayantes, et qui menaçait en effet d'un attentat si fécond en horreurs d'un nouveau genre, dont l'imagination même ne pouvait se rendre compte, qu'il n'y avait pas de perte si importante ni de cruauté si barbare dont on n'eût plus volontiers couru le risque, et que beaucoup d'hommes jouissant de leur bon sens quelques heures auparavant furent sur le point d'en perdre la tête.
C'est ainsi que se passa la journée: les prisonniers déménageaient; les gens couraient çà et là dans les rues, emportant ailleurs leurs meubles et leurs effets, des groupes silencieux restaient debout autour des maisons ruinées; tout commerce était suspendu; et les soldats, disposés dans l'ordre que nous avons vu, restaient dans une complète inaction. C'est ainsi que se passa la journée, en attendant la nuit qu'on voyait approcher avec terreur.
Enfin, le soir, sur le coup de sept heures, le Conseil privé du roi publia une proclamation solennelle déclarant: qu'il était devenu nécessaire d'employer la force armée; que les officiers avaient reçu l'ordre le plus direct et le plus formel de faire à l'instant usage de tous les moyens en leur pouvoir pour réprimer les troubles; que tous les sujets honnêtes de Sa Majesté étaient invités à rester chez eux cette nuit-là, eux, leurs domestiques et leurs apprentis. Puis on distribua aux soldats de service trente- six cartouches par homme; on battit le tambour, et toute la troupe fut sous les armes au soleil couchant.
Les autorités municipales, stimulées par ces mesures de rigueur, se réunirent en assemblée générale, votèrent des remercîments aux autorités militaires pour le concours qu'elles voulaient bien prêter à l'administration civile, l'acceptèrent et placèrent les corps désignés sous la direction des deux shériffs. Dans le palais de la reine, une double garde, les yeomen de service, les officiers des menus plaisirs, et tous les autres serviteurs, furent placés dans les corridors et sur les escaliers, à sept heures, avec la recommandation expresse de veiller à leur poste toute la nuit; puis on ferma toutes les portes. Les gentlemen du Temple et autres Inns montèrent la garde à l'intérieur de leurs bâtiments, et firent dépaver le devant de la rue pour barricader leurs portes. Dans Lincoln's Inn, ils cédèrent la grand'salle et les communs à la milice du Northumberland, commandée par lord Algernon Percy; dans quelques quartiers de la Cité, les bourgeois s'offrirent d'eux-mêmes et, sans forfanterie, firent bonne contenance. Des centaines de gentlemen forts et robustes vinrent se jeter, armés jusqu'aux dents, au milieu des salles des diverses compagnies, fermèrent à double tour et au verrou toutes les portes, en disant aux factieux dont ils étaient entourés; «Venez- y, si vous l'osez, et vous allez voir.» Tous ces arrangements faits simultanément, ou à peu près, furent complétés, en attendant qu'il fît tout à fait noir: les rues se trouvèrent comparativement dégagées, gardées aux quatre coins et dans les abords principaux par les troupes, pendant que des officiers à cheval allaient dans toutes les directions, ordonnant aux traînards qu'ils pouvaient rencontrer de rentrer chez eux, et invitant les habitants à rester dans leurs maisons, et même, en cas de fusillade, à ne pas approcher des fenêtres. On doubla les chaînes dressées dans les carrefours où l'on pouvait craindre davantage l'invasion des masses, et on y établit des postes considérables de soldats. Quand on eut pris toutes ces précautions et qu'il fit tout à fait nuit, les commandants attendirent le résultat avec quelque anxiété, mais aussi avec quelque espérance que ces démonstrations vigoureuses suffiraient pour décourager la populace et prévenir de nouveaux désordres.
Mais ils s'étaient cruellement trompés dans leurs calculs: car, moins d'une demi-heure après, comme si la tombée de la nuit eût été le signal arrêté d'avance, les émeutiers, ayant pris d'abord la précaution d'empêcher, par petites bandes, l'allumage des réverbères, se levèrent comme une mer en furie, se montrant à la fois sur tant de points différents, et avec une rage si inconcevable, que les officiers qui commandaient les troupes ne surent d'abord de quel côté se tourner ni que faire. De nouveaux incendies éclatèrent, l'un après l'autre, dans chaque quartier de la ville, comme si les insurgés avaient l'intention d'envelopper la Cité dans un cercle de flammes qui, se resserrant petit à petit, la réduirait en cendres tout entière; la foule grouillait dans les rues comme une fourmilière, avec des cris affreux; et, comme il n'y avait plus dehors que les perturbateurs d'un côté et les soldats de l'autre, ceux-ci pouvaient croire qu'ils voyaient là Londres tout entier rangé contre eux en bataille, et qu'ils étaient seuls contre toute la ville.
En deux heures, trente-six incendies, trente-six conflagrations importantes, étaient signalés; parmi lesquels on comptait Borough- Clink dans Tooley-Street, le Banc du roi, la prison de la Fleet, et le nouveau Bridewell. Chaque rue était un champ de bataille. Dans chaque quartier, le bruit des mousquets de la troupe dominait les clameurs et le tumulte de la populace. La fusillade commença dans le marché à la volaille, où on avait tendu une chaîne au travers de la chaussée; c'est là que la première décharge tua du coup une vingtaine de factieux. Les soldats, après avoir à l'instant emporté leurs cadavres dans l'église Saint Médard, firent feu une seconde fois, et, serrant de près la foule qui avait commencé à céder passage en voyant l'exécution commencer, se reformèrent en ligne dans Cheapside et chargèrent à la baïonnette.
Les rues offraient alors un horrible spectacle. Les huées de la canaille, les cris des femmes, les plaintes des blessés, le bruit incessant de la fusillade, formaient un accompagnement étourdissant et épouvantable aux diverses scènes étalées sous les yeux à chaque bout. Là où le chemin était barré par des chaînes était aussi le fort du combat et le plus grand nombre de victimes; mais on peut dire qu'il n'y avait pas un carrefour important où l'affaire ne fût pas chaude et sanglante.