M. Haredale céda aux prières de son compagnon, plutôt parce qu'il était résolu à le défendre, que par souci de sa propre vie et pour assurer sa fuite; ils rentrèrent donc dans la maison et redescendirent ensemble l'escalier. Les coups roulaient comme le tonnerre sur les volets; les pinces travaillaient déjà sous la porte; les vitres tombaient des croisées: une lumière éclatante brillait par les plus minces ouvertures, et ils entendaient parler les meneurs si près de chaque trou de serrure ou autre, qu'on aurait dit que ces brigands leur murmuraient à l'oreille d'une voix enrouée des menaces de mort. Ils n'eurent que le temps d'arriver au bas des degrés de la cave et de fermer la porte derrière eux: la populace était entrée dans la maison.
Les voûtes étaient d'une obscurité profonde, et, comme ils n'avaient ni torche ni chandelle (ils se seraient bien gardés de trahir ainsi leur lieu de refuge), ils étaient obligés de chercher leur chemin à tâtons. Mais ils ne furent pas longtemps sans y voir clair: car ils n'avaient encore fait que quelques pas, lorsqu'ils entendirent l'émeute forcer la porte, et, en jetant derrière eux un regard sous les arcades du corridor, ils purent les voir de loin se précipiter çà et là avec des flambeaux, mettre les tonneaux en perce, défoncer les cuves, tourner à droite à gauche dans les celliers, et se jeter à plat ventre pour boire aux ruisseaux de spiritueux qui déjà coulaient sur le sol.
Les deux fugitifs n'en pressaient que mieux le pas, et déjà ils avaient pénétré jusqu'à la dernière voûte qui les séparait du passage, quand tout à coup, dans la direction où ils allaient, une vive lumière vint éclairer leurs visages, et, avant même qu'ils eussent pu se jeter sur le côté, ou faire un pas en arrière, ou chercher une cachette, deux hommes, dont l'un portait une torche, arrivèrent sur eux et s'écrièrent, dans une espèce de murmure de saisissement: «Les voilà!»
Au même instant ils jetèrent la coiffure postiche dont ils s'étaient affublés. M. Haredale vit devant lui Édouard Chester, et puis après, quand le négociant étonné eut la force d'ouvrir la bouche pour prononcer ce nom… Joe Willet.
Vraiment oui! c'était bien Joe Willet en personne, le même Joe (avec un bras de moins pourtant), qui, tous les ans, faisait à chaque trimestre un voyage sur la jument grise pour venir payer le mémoire du rougeaud marchand de vins. Et c'était ce même rougeaud marchand de vins, ci-devant de Thomas-Street, qui en ce moment le regardait en face et l'appelait par son nom.
«Donnez-moi la main, dit Joe doucement et, qui plus est, la prenant de lui-même bon gré mal gré, n'ayez pas peur de secouer la mienne: elle est à vous de bon coeur; malheureusement elle n'a plus sa camarade. Mais, avez-vous bonne mine! quel gaillard vous faites! Et vous… que Dieu vous bénisse, monsieur. Prenez courage, prenez courage. Nous les retrouverons, allez! n'ayez pas peur; nous n'avons pas perdu notre temps.»
Il y avait dans le langage de Joe quelque chose de si franc et de si honnête, que M. Haredale, involontairement, lui mit la main dans la main, quoique leur rencontre ne laissât pas de lui être un peu suspecte. Mais le regard qu'il lança en même temps à Édouard Chester, la discrétion avec laquelle ce jeune gentleman se tenait à l'écart, n'échappèrent pas à Joe, qui se mit à dire hardiment, en jetant aussi un coup d'oeil du côté d'Édouard:
«Les temps sont bien changés, monsieur Haredale, et voilà le moment venu de distinguer nos amis de nos ennemis et de ne pas prendre les uns pour les autres. Permettez-moi de vous dire que, sans ce gentleman, il est bien probable que vous ne seriez plus en vie à cette heure, ou que vous seriez pour le moins grièvement blessé.
— Que dites-vous là? lui demanda M. Haredale.
— Je dis premièrement qu'il ne fallait déjà pas être capon pour aller dans la foule, déguisé comme un gueux de leur clique: mais passons là-dessus, j'y songe, puisque je me trouvais dans le même cas; secondement, que c'est une action brave et glorieuse (voilà comme je l'appelle), d'avoir porté à ce gredin-là un coup qui l'a descendu de son cheval, et sous leurs yeux.