Quand cette tâche fut achevée, ils se glissèrent ensemble furtivement, passèrent devant des groupes de gens rassemblés autour de quelque misérable, accroupi devant eux, pour le cacher aux yeux des passants mais sans pouvoir empêcher qu'on entendit retentir le bruit des marteaux, qui annonçaient assez haut qu'ils étaient aussi occupés de la même besogne. Les deux fugitifs se dirigèrent du côté de Clerkenwell, puis de là gagnèrent Islington, comme la sortie de Londres la plus voisine, et se trouvèrent en un moment dans les champs. Après avoir erré longtemps, ils trouvèrent dans un pâturage, près de Finchley, un misérable hangar dont les murs étaient de pisé et le toit de broussailles et de bruyère; c'était un abri destiné aux bestiaux, mais il était désert pour l'instant. C'est là qu'ils se couchèrent pour y passer la nuit. Ils errèrent encore de tout côté, quand le jour fut venu, et Barnabé alla seul une fois vers un petit hameau à deux ou trois milles de là, pour y acheter du pain et du lait. Mais n'ayant pas trouvé de meilleur lieu de retraite, ils revinrent au même endroit, et s'y couchèrent encore en attendant la nuit.

Il n'y a que Dieu qui puisse dire avec quelle vague idée de devoir et d'affection, avec quelle étrange inspiration de la nature, aussi claire pour lui que pour un homme qui aurait eu l'intelligence la plus radieuse et les facultés les plus développées; avec quelle obscure souvenance des enfants dont il partageait les jeux quand il était enfant lui-même, et qui lui parlaient toujours de leur père, de leur amour pour lui, de son amour pour eux; par quelles associations de souvenirs obscurs de la douleur, des larmes et du veuvage de sa mère, il soignait cet homme et veillait tendrement sur lui. Mais si vagues, si confuses que fussent ces idées qui étaient venues l'émouvoir par degrés, c'est à elles qu'il devait le chagrin qu'il montrait en regardant son visage égaré, les larmes qui inondaient ses yeux en se baissant pour l'embrasser, le soin avec lequel il l'éveillait tout content au milieu de ses pleurs, l'abritant du soleil, l'éventant avec des branchages, la calmant dans les sursauts de son sommeil… Ah! quel sommeil agité!… et se demandant si elle, elle ne voudrait pas bientôt les rejoindre, pour que leur bonheur fût complet. Il resta assis près de lui tout le jour, l'oreille au guet, pour écouter le pas de sa mère à chaque souffle de l'air, cherchant au loin son ombre sur les herbes mollement balancées par le vent, tressant les fleurs des haies pour qu'elle en eût le plaisir quand elle arriverait, et lui aussi quand il s'éveillerait; enfin se baissant de temps en temps pour écouter les murmures des rêves de son père, et pour s'étonner qu'il ne goûtât pas un meilleur repos dans un lieu si tranquille.

Le soleil disparut, la nuit vint et le trouva aussi paisible, tout entier à ces pensées, comme s'il n'y avait qu'eux au monde, et que le lourd nuage de fumée qu'on voyait de loin suspendu sur l'immense cité ne recelât ni vices, ni crimes, ni vie, ni mort, ni aucun sujet d'inquiétude… comme si c'était seulement le vide de l'air.

Mais l'heure était enfin venue où il fallait qu'il allât seul chercher l'aveugle (quel bonheur pour lui!) et le ramener là, en prenant grand soin qu'on ne l'épiât et qu'on ne le suivît en chemin. Il écouta bien les instructions qu'il devait observer, les répéta souvent pour être sûr de les retenir, et, après être revenu deux ou trois fois sur ses pas pour faire une surprise à son père, en riant à coeur joie, il finit par partir sérieusement pour accomplir sa commission, en lui recommandant d'avoir soin de Grip, qu'il n'avait pas oublié d'emporter de la prison dans ses bras.

Agile et impatient de revenir, il ne fut pas long à gagner la ville; cependant, quand il arriva, les incendies étaient déjà allumés et insultaient aux ténèbres de la nuit avec leur éclat affreux. À son entrée dans la ville, peut-être ce changement venait-il de ce qu'il n'avait plus là près de lui ses anciens compagnons, et qu'il n'était point chargé d'une commission violente; peut-être aussi cela venait-il de la beauté de la solitude, où il avait passé la journée, ou des pensées qui l'avaient occupé, mais enfin Londres lui parut peuplé d'une légion de démons. Cette fuite et cette poursuite, cette dévastation cruelle par le fer et la flamme, ces cris effrayants, ce tapage étourdissant, il se demandait si c'était bien là la noble cause du bon lord.

Malgré la stupeur où le plongeait cette scène sauvage, il trouva pourtant le logis de l'aveugle. Tout était fermé: il n'y avait personne. Il attendit longtemps, mais en vain. Il finit par s'en aller, et, comme il apprit justement en ce moment-là que les soldats venaient de tirer, et qu'il devait y avoir beaucoup de morts, il se dirigea vers Holborn, où on lui avait dit qu'était le grand rassemblement; il voulait essayer d'y rencontrer Hugh, pour lui persuader d'éviter le danger et de revenir avec lui.

S'il avait été abasourdi et dégoûté du tumulte tout à l'heure, son horreur ne fit que redoubler en pénétrant dans ce tourbillon de l'émeute, et lorsqu'il en eut sous les yeux ce terrible spectacle, sans y prendre part. Mais enfin, là, au beau milieu, dominant le reste des insurgés, tout près de la maison qu'on attaquait alors, Hugh était à cheval, appelant, animant tous les autres.

Le tumulte qui l'entourait, la chaleur étouffante, les cris, les craquements, tout cela lui faisait mal au coeur; cependant il pénétra de force au travers de la foule, reconnu de bien des gens qui se reculaient eu poussant des bravos pour le laisser passer, et il arrivait justement auprès de Hugh, au moment où il proférait des menaces sauvages contre quelqu'un; mais contre qui et pourquoi, l'extrême confusion de cette scène ne permettait pas à Barnabé de le savoir. Au même instant, la foule se précipita dans la maison dont elle avait brisé la porte, et Hugh… il fut impossible de savoir comment… tomba à terre tout de son long.

Barnabé était à côté de lui, quand il se remit sur ses pieds, encore tout chancelant; heureusement pour lui qu'il fit entendre sa voix, car Hugh levait sa hache pour lui fendre le crâne en deux.

«Barnabé!… vous! Quelle était donc la main qui m'a jeté par terre?