Le mardi, les deux chambres s'étaient ajournées au lundi suivant, déclarant impossible de continuer le cours de leurs délibérations avec la gravité et la liberté nécessaires, tant qu'elles seraient entourées par la troupe armée. Mais, à présent que les révoltés étaient dispersés, les citoyens furent assaillis par une autre crainte. En effet, en voyant les places publiques et leurs lieux ordinaires de réunion remplis de soldats autorisés à faire usage à discrétion de leurs fusils et de leurs sabres, ils commencèrent à prêter une oreille avide au bruit qui circulait de la proclamation d'une loi martiale et à des contes effrayants de prisonniers qu'on aurait vus pendus aux lanternes de Cheapside et de Fleet-Street. Ces terreurs ayant été promptement dissipées par une proclamation déclarant que tous les perturbateurs seraient jugés par une commission spéciale, constituée conformément à la loi, on eut une autre alerte. Il se disait tout bas, d'un bout de la ville à l'autre, qu'on avait trouvé de l'argent français sur quelques insurgés, et que ces troubles avaient été soudoyés par les puissances étrangères, pour arriver au renversement et à la ruine de l'Angleterre. Cette sourde rumeur, entretenue par des placards anonymes semés avec profusion, quoique dénués probablement de tout fondement, tenait sans doute à la découverte de quelques pièces de monnaie qui n'étaient point de fabrication anglaise, trouvées, avec d'autres objets volés, en fouillant les poches des rebelles, ou sur les prisonniers arrêtés et les cadavres des victimes. Cela n'empêcha pas que ce bruit, une fois répandu, produisit une grande sensation, et, au milieu de cette excitation générale qui dispose les gens à saisir avidement toute nouvelle alarmante, il fut colporté avec une merveilleuse activité.
Cependant, comme la tranquillité ne se démentit pas pendant toute la journée de vendredi, puis pendant toute la nuit, et qu'on ne fit plus de nouvelles découvertes, la confiance commença à renaître, et les plus timides, les plus découragés, recommencèrent à respirer. Rien que dans Southwark, il n'y eut pas moins de trois mille habitants qui se formèrent en garde privée, pour faire dans les rues des patrouilles d'heure en heure. Les citoyens de Londres ne restèrent pas en arrière pour imiter ce bel exemple, et, selon l'habitude des gens paisibles, qui deviennent d'une audace incroyable quand le danger est passé, il était impossible de rien voir de plus intraitable et de plus hardi. Ils n'hésitaient pas à faire subir au passant le plus robuste un interrogatoire sévère, et menaient haut la main les petits commissionnaires, les bonnes et les apprentis qu'ils trouvaient sur leur chemin.
Quand le jour s'obscurcit pour faire place au soir, à l'heure où les ténèbres commencèrent par se glisser dans les coins et recoins de la ville comme pour s'essayer en secret et prendre leur clan avant de s'aventurer en pleine rue, Barnabé était assis dans son cachot, s'étonnant du silence, et attendant en vain le bruit et les clameurs qui avaient troublé les nuits précédentes. À côté de lui était assis, la main dans la sienne, une compagne dont la présence mettait son âme en paix. Elle était pâle, bien changée, accablée de chagrin, et elle avait le coeur bien gros; mais elle était pour lui toujours la même.
«Ma mère, dit-il après un long silence, combien de temps encore… combien de jours et de nuits… vont-ils me retenir ici?
— Pas beaucoup, mon enfant; pas beaucoup, j'espère.
— Vous espérez! c'est bon, mais ce n'est pas avec des espérances que vous ferez tomber mes chaînes. Moi aussi j'espère, mais cela leur est bien égal. Grip espère; mais qui est-ce qui se soucie de Grip?»
Le corbeau poussa un petit cri triste et mélancolique.
«Personne, dit-il, aussi clairement que peut parler un corbeau.
— Qui est-ce qui se soucie de Grip, excepté vous et moi? dit Barnabé, passant la main sur les plumes ébouriffées de l'oiseau. Il ne parle jamais ici; il ne dit pas un mot en prison. Il est là à se morfondre toute la journée dans son petit coin noir, tantôt faisant un somme, tantôt regardant le jour qui se glisse à travers les barreaux et qui brille dans son oeil, perçant comme une étincelle de ces grands feux qui viendrait à tomber dans la chambre, et qui brûlerait encore. Mais qui est-ce qui se soucie de Grip?
Le corbeau croassa encore: «Personne.