Elle recommença à se promener d'un air terrifié, de long en large dans la chambre. À la fin, s'arrêtant brusquement devant lui:

«Est-ce qu'il est près d'ici? demanda-t-elle.

— Oui, tout près.

— Alors je suis perdue.

— Perdue, la veuve! dit l'aveugle avec calme. Au contraire; dites donc plutôt retrouvée. Voulez-vous que je l'appelle?

— Pour rien au monde, répondit-elle en frissonnant.

— Très bien, répliqua-t-il en croisant de nouveau ses jambes, car il avait fait mine de se lever pour aller à la porte. Comme vous voudrez, la veuve; sa présence n'est pas nécessaire, que je sache. Mais enfin, lui et moi, il faut bien que nous vivions. On ne peut pas vivre sans boire ni manger. On ne peut pas boire et manger sans avoir de l'argent… Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.

— Vous ne savez donc pas, reprit-elle, que je ne vis moi-même que de privations? Il faut que vous l'ignoriez apparemment. Si vous aviez des yeux et que vous pussiez les promener autour de vous dans ce pauvre réduit, vous auriez pitié de moi. Ah! mon ami, que votre propre affliction attendrisse aussi votre coeur en notre faveur et lui donne quelque sympathie pour ma misère!»

L'aveugle fit claquer ses doigts et répondit: «Vous n'êtes pas dans la question, madame, vous n'êtes pas dans la question. J'ai le coeur le plus tendre du monde, mais ça ne suffit pas pour vivre. Au contraire, je connais bien des gentlemen qui n'en vivent pas plus mal pour avoir la tête dure, mais qui ne feraient pas grand'chose d'un coeur tendre. Écoutez. Il s'agit ici d'une affaire qui n'a rien à voir avec les sympathies et le sentiment. En ma qualité d'ami commun, je désire arranger les choses d'une manière satisfaisante, si c'est possible, et c'est possible. Si vous êtes pauvre comme vous dites à présent, c'est que vous le voulez bien. Vous avez des amis qui ne vous laisseraient pas dans le besoin s'ils le savaient. Mon ami, à moi, est dans une position plus gênée et plus misérable qu'on ne peut croire, et, comme vous êtes l'un et l'autre les anneaux d'une même chaîne, il est tout naturel que ce soit de votre côté qu'il se tourne pour obtenir aide et assistance. Il a partagé longtemps mon logis et ma table: car, je vous le disais tout à l'heure, j'ai le défaut d'avoir le coeur tendre, et je ne puis m'empêcher, comme ami, de trouver qu'il a tout à fait raison de s'adresser à vous. Vous avez toujours eu un abri sur votre tête; lui, il a toujours erré sans asile. Vous avez votre fils pour vous aider et vous consoler; lui, il n'a personne. Il ne faut pas que tous les avantages soient du même côté. Puisque vous êtes embarqués dans le même bateau, il faut vous partager le lest avec plus d'équité.»

Elle allait prendre la parole, lorsqu'il l'en empêcha pour continuer: