Au bout de quelques secondes, ils devinrent plus animés et plus furieux, ils se serrèrent de plus près, portèrent et reçurent des blessures légères. Ce fut immédiatement après en avoir attrapé une au bras que maître Haredale, sentant ruisseler son sang tout chaud, fit une attaque plus vive, et plongea son épée jusqu'à la garde à travers le corps de son adversaire.
Leurs yeux se rencontrèrent tout près l'un de l'autre, quand il retira son arme fumante. Haredale passa le bras autour du mourant, qui le repoussa faiblement et tomba sur l'herbe. Là, se soulevant sur ses mains, sir John le contempla un instant avec des yeux de haine et de mépris; mais il parut se rappeler, même alors, que cette expression enlaidirait ses traits après sa mort: il essaya donc de sourire, et, remuant sa droite défaillante, comme pour cacher dans son gilet son linge ensanglanté, il retomba en arrière; il était mort… c'était là le Fantôme de la nuit passée.
CHAPITRE XL.
Donnons un coup d'oeil d'adieu à chacun des acteurs de cette petite histoire que nous n'avons pas encore congédiés dans le cours des événements, et nous aurons fini.
Maître Haredale s'enfuit cette nuit-là même. Avant qu'on eût pu commencer les poursuites, avant même qu'on se fût aperçu de la disparition de sir John et qu'on se fût mis à sa recherche, son adversaire avait déjà quitté la Grande-Bretagne. Il alla tout droit à un établissement religieux, renommé en Europe pour la rigueur et la sévérité de sa discipline et pour la pénitence inflexible que sa règle imposait à ceux qui venaient y chercher un refuge contre le monde: c'est là qu'il fit les voeux qui, à partir de ce moment, l'enlevèrent à ses parents et ses amis, et qu'après quelques années de remords il fut enterré dans les sombres cloîtres du couvent.
Il se passa deux jours avant qu'on retrouvât le corps de sir John. Aussitôt qu'on l'eut reconnu et emporté chez lui, son estimable valet de chambre, fidèle aux principes de son maître, disparut avec tout l'argent et les objets de prix sur lesquels il put mettre la main, grâce à quoi il alla quelque part faire le gentilhomme dans la perfection, pour son propre compte. Il eut un véritable succès dans cette carrière distinguée, et il aurait même fini par épouser quelque héritière, sans un malheureux mandat d'arrêt qui occasionna sa fin prématurée. Il mourut d'une fièvre contagieuse qui faisait alors de grands ravages, et qu'on appelait communément le typhus des prisons.
Lord Georges Gordon, après être resté emprisonné à la Tour jusqu'au lundi 5 février de l'année suivante, fut jugé ce jour-là à Westminster pour crime de haute trahison. Il est vrai qu'après une enquête sérieuse et patiente, il fut déchargé de cette accusation, faute de pouvoir prouver qu'il eût agité la population dans des intentions déloyales et illégales. Il y avait même encore tant de personnes à qui ces troubles n'avaient pas servi de leçon pour modérer leur faux zèle, qu'on fit, en Écosse, une souscription pour payer les frais de la défense.
Pendant les sept années qui suivirent, il se tint tranquille par comparaison, grâce à l'intercession assidue de ses amis; pourtant il trouva encore, de temps en temps, l'occasion de déployer son fanatisme protestant par quelques manifestations extravagantes qui réjouirent fort ses ennemis; il fut même excommunié en forme par l'archevêque de Canterbury, pour avoir refusé de comparaître comme témoin, sur la citation expresse de la Cour ecclésiastique. Dans l'année 1788, il fut poussé par un nouvel accès de folie à composer et publier un pamphlet injurieux, écrit en termes très violents contre la reine de France. Accusé de diffamation, après avoir fait devant la cour différentes déclarations qui n'étaient pas moins insensées, il fut condamné, et se sauva en Hollande pour échapper à la peine prononcée contre lui. Mais, comme les bons bourgmestres d'Amsterdam n'étaient pas flattés d'accueillir un pareil hôte, ils le renvoyèrent chez lui en toute hâte. Il arriva à Harwich dans le mois de juillet, et se dirigea de là à Birmingham, où il fit, en août, profession publique de la religion juive. Il y figura comme israélite jusqu'au moment où il fut arrêté et ramené à Londres pour subir sa peine. En vertu de l'arrêt porté contre lui, il fut, au mois de décembre, jeté dans la prison de Newgate, où il passa cinq ans et dix mois, obligé en outre de payer une forte amende, et de fournir des garanties sérieuses de bonne conduite à l'avenir.
Après avoir adressé, au milieu de l'été de l'année suivante un appel à la commisération de l'Assemblée nationale en France, appel auquel le ministre anglais refusa sa sanction, il s'arrangea pour subir jusqu'au bout la punition qui lui était infligée; il laissa croître sa barbe jusqu'à sa ceinture, et se conformant sous tous les rapports aux cérémonies de sa nouvelle religion, il s'appliqua à l'étude de l'histoire, et, par occasion, à l'art de la peinture, pour lequel, dans sa jeunesse, il avait montré des dispositions. Abandonné par ses anciens amis et traité, à tous égards, en prison, comme le plus grand criminel, il y demeura gai et résigné, jusqu'au 1er novembre 1793, époque où il mourut dans son cachot: il n'avait que trente-quatre ans.
Il y a bien des gens qui ont fait dans le monde plus brillante figure et qui ont laissé une renommée plus éclatante, sans avoir jamais témoigné autant de sympathie pour les malheureux et les nécessiteux. Il ne manqua pas de pleureurs à ses funérailles. Les prisonniers déplorèrent sa perte et l'accompagnèrent de leurs regrets: car, avec des moyens bornés, sa charité était grande, et, dans la distribution qu'il faisait parmi eux de ses aumônes, il ne considérait que leurs besoins, sans distinction de secte ou de symbole religieux. Il y a, dans les hauts parages de la société, bien des esprits supérieurs qui pourraient apprendre à cet égard quelque chose, même de ce pauvre cerveau fêlé de lord qui est mort à Newgate.