— Mais, mon cher enfant, pourquoi donc tenez-vous tant à le voir?
— Parce que, dit Barnabé en la regardant d'un air sérieux, il me parlait de l'or, qui est une chose bien précieuse, et que vous- même, vous avez beau dire, vous voudriez bien en avoir, j'en suis sûr. Et puis, il n'a fait que paraître et disparaître d'une manière si étrange! Il m'a rappelé ces vieux bonshommes à tête grise, qui viennent quelquefois au pied de mon lit, la nuit, me dire un tas de choses que je ne puis plus me rappeler le lendemain, quand il fait jour. Il m'avait dit qu'il me reparlerait avant de partir: je ne sais pas pourquoi il ne m'a pas tenu parole.
— Mais, mon cher Barnabé, je croyais que vous ne pensiez jamais, auparavant, à être riche ou pauvre, et je vous ai toujours vu content comme vous étiez.»
Il se mit à rire en la priant de lui répéter ça. Puis il se mit à crier: «Hé! hé!… oh! oui;» et recommença de rire. Mais bientôt il lui passa une autre chose par la tête, qui chassa ce sujet de son esprit, pour faire place elle-même à quelque autre rêve aussi fugitif.
Cependant il était évident, par ce qu'il venait de dire, et par sa persévérance à revenir plusieurs fois là-dessus dans le courant de la journée et encore le lendemain, que la visite de l'aveugle et surtout ses paroles s'étaient fortement emparées de son esprit. L'idée de la richesse lui était-elle vraiment venue, pour la première fois, en regardant ce soir-là les nuages dotés dans le ciel, quoiqu'il eût eu souvent sous les yeux des images pareilles auparavant à l'horizon? Ou bien était-ce leur vie misérable et pauvre qui, par contraste, lui avait, depuis longtemps, mis cette idée dans la tête? Ou bien fallait-il croire, comme il le pensait, que c'était l'assentiment fortuit donné par l'aveugle à ces pensées, qu'il couvait dans son esprit qui l'avait décidé? Serait- ce, enfin, qu'il avait été frappé davantage de cette circonstance, parce que c'était le premier aveugle avec lequel il avait jamais fait conversation? C'était un mystère pour la mère. Elle fit tout ce qu'elle put pour obtenir quelque éclaircissement, mais ce fut en vain: il est probable que Barnabé lui-même ne s'en rendait pas compte.
Elle était très malheureuse de lui voir toucher cette corde; mais tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de l'amener doucement à quelque autre sujet pour chasser celui-là de son esprit. Quant à le mettre en garde contre leur visiteur, à montrer quelque crainte ou quelque soupçon à cet égard, elle craignait que ce ne fût plutôt le moyen de redoubler l'intérêt que lui portait déjà Barnabé, et de lui faire souhaiter davantage la rencontre après laquelle il soupirait; elle espérait, en se plongeant dans la foule, échapper à la poursuite terrible qu'elle fuyait; puis ensuite, en s'échappant de Londres avec précaution pour aller plus loin, elle voulait, si c'était possible, aller encore chercher une retraite inconnue où elle pût trouver la solitude et la paix.
À la fin, ils arrivèrent à la station où on devait les déposer, à dix milles de Londres, et y passèrent la nuit, après avoir fait marché avec un autre voiturier, moyennant peu de chose, pour se faire emmener le lendemain dans une carriole qui s'en retournait à vide, et qui devait partir à cinq heures du matin. Le voiturier fut exact, la route était bonne, sauf un peu de poussière que la chaleur et la sécheresse rendaient étouffante; et, à sept heures du matin, le 2 juin 1780, qui était un vendredi, ils mirent pied à terre au bas du pont de Wesminster, prirent congé de leur conducteur, et se trouvèrent seuls ensemble sur le pavé brûlant; car la fraîcheur que la nuit répand sur ces carrefours populeux était déjà partie, et le soleil brillait dans tout son lustre.
CHAPITRE VI.
Ne sachant où aller après, et effarouchés par la foule de gens qui étaient déjà sur pied, ils s'assirent à l'écart dans une des retraites du pont pour se reposer. Ils s'aperçurent bientôt que le courant d'activité générale se portait tout entier d'un côté, et qu'il y avait un nombre infini de personnes qui traversaient la Tamise de la rive de Middlesex à celle de Surrey, avec une précipitation extraordinaire et dans un état d'excitation évident. Elles étaient, le plus souvent, réunies par petits pelotons de deux ou trois, ou même d'une demi-douzaine, se parlaient peu, quelquefois observaient un silence absolu, et suivaient leur route d'un pas pressé, comme des gens absorbés par un but unique et commun.
Barnabé et sa mère furent surpris de voir presque tous les hommes de ce grand rassemblement, qui passaient devant eux sans discontinuer, porter une cocarde bleue à leur chapeau, et ceux qui n'avaient pas cette décoration, passants inoffensifs, se montrer inquiets et chercher timidement à éviter l'attention et les attaques des autres, auxquels ils laissaient le haut du pavé, par voie de conciliation. C'était d'ailleurs assez naturel, vu l'infériorité de leur nombre: car ceux qui portaient des cocardes bleues étaient à ceux qui n'en portaient pas dans la proportion de quarante ou cinquante au moins contre un. Cependant on ne voyait point de querelles. Les cocardes bleues se pressaient comme des essaims, cherchant à se passer l'une l'autre, et se hâtant de tout leur pouvoir au milieu de la multitude, échangeant seulement un regard, et encore pas toujours, avec les passants qui n'appartenaient pas à leur association.