En ce moment, où un second effort allait les mettre en face de leurs ennemis sur la défensive à l'intérieur, et faire inévitablement couler le sang dans une lutte désespérée, on vit la foule par derrière lâcher pied, sur le bruit qui circula de bouche en bouche, qu'un messager était allé par eau chercher des troupes, qui, déjà se formaient en lignes dans les rues. La populace, qui n'était pas curieuse de soutenir une charge dans les étroits passages où elle était bloquée, se mit à s'en aller avec autant d'impétuosité qu'elle était venue. Barnabé et Hugh furent entraînés dans le courant, et là, à force de jouer des coudes, de lutter à coups de poings, de piétiner sur ceux qui tombaient en fuyant ou d'être piétinés à leur tour, ils finirent, eux et la masse dont ils étaient entourés, par s'écouler petit à petit dans la rue, où débouchait justement en toute hâte un gros détachement de gardes à pied et de gardes à cheval, balayant devant eux la place avec tant de rapidité, qu'il semblait que la populace fondait sur leurs pas.

Au commandement de: «Halte!» la troupe forma ses rangs à travers la rue. Les émeutiers, haletants et épuisés à la suite de leurs derniers efforts pour se tirer de peine, en firent autant, mais d'une manière irrégulière et désordonnée. L'officier qui commandait la force armée vint à cheval en toute hâte dans l'espace qui les séparait, accompagné d'un magistrat et d'un huissier de la chambre des Communes, auxquels deux cavaliers s'étaient empressés de prêter leur cheval. On lut le Riot Act mais pas un homme ne bougea.

Au premier rang des insurgés se tenaient Barnabé et Hugh. Quoiqu'un avait jeté dans les mains de Barnabé, quand il sortit dans la rue, son précieux drapeau, qui, roulé maintenant tout autour de la hampe, avait l'air d'une canne de géant, à voir comme il la portait haute et ferme, en se tenant sur ses gardes. Si jamais homme, dans la sincérité de son âme, se crut engagé dans une juste cause, et se sentit résolu à rester fidèle à son chef jusqu'à la mort, c'était bien le pauvre Barnabé, inféodé à lord Georges Gordon.

Après avoir en vain essayé de se faire entendre, le magistrat donna l'ordre de charger, et les horse-guards se mirent à chevaucher à travers la foule, pendant qu'il galopait encore de côté et d'autre, pour exhorter le peuple à se disperser; et, quoique les soldats reçussent des pierres assez grosses pour que quelques-uns d'entre eux fussent tout meurtris, leurs ordres ne leur permettaient que de faire prisonniers les insurgés les plus ardents, et d'écarter les autres avec le plat de leurs sabres. En voyant les chevaux venir sur elle, la foule céda sur plusieurs points, et les gardes, profitant de leur avantage, eurent bientôt nettoyé le terrain; cependant, deux ou trois de ceux qui marchaient à l'avant-garde, et qui étaient en ce moment presque isolés des autres par la foule où ils s'étaient engagés, poussèrent droit à Hugh et à Barnabé, que sans doute on leur avait désignés comme les deux hommes qui s'étaient élancés d'en haut dans le couloir. Ils avançaient donc petit à petit, donnant aux plus mutins, sur leur route, quelques estafilades légères, qui jetaient par-ci par-là quelque blessé dans les bras de ses camarades, au milieu des gémissements et de la confusion.

À la vue de ces figures effrayées et sanglantes, qu'il aperçut un moment devant lui, avant qu'elles eussent disparu dans la foule, Barnabé devint pâle et se sentit faillir le coeur. Mais il n'en resta pas moins ferme à son poste, serrant dans son poing le drapeau, et tenant l'oeil fixé sur le soldat le plus voisin, avec quelques signes de tête qu'il faisait à Hugh en réponse aux conseils que ce mauvais génie lui soufflait à l'oreille.

Le soldat donna de l'éperon, fit reculer son cheval sur les gens qui le pressaient de tous côtés, distribuant avec son sabre quelques coups de manchette à ceux qui portaient les mains sur la rêne pour arrêter son coursier, et faisant signe à ses camarades de venir à son aide, pendant que Barnabé, sans reculer d'une semelle, attendait sa venue. Plusieurs insurgés lui crièrent de se sauver, d'autres s'approchaient de lui pour le faire échapper, quand la hampe du drapeau s'abaissa sur leurs têtes, et, le moment d'après, la selle du cavalier était vide.

Alors Hugh et lui firent demi-tour et s'enfuirent à travers la foule qui leur livra passage et le ferma bien vite, pour qu'on ne vit pas par où ils s'étaient enfuis; hors d'haleine, échauffés, couverts de poussière, ils arrivèrent au bord du fleuve sains et saufs, et montèrent dans un bateau qui les eut mis bientôt à l'abri de tout danger immédiat.

En descendant le fleuve, ils entendaient distinctement les applaudissements du peuple, et même, supposant que peut-être ils avaient forcé par ce trait d'audace la troupe à battre en retraite, ils restèrent un moment suspendus sur leurs rames, ne sachant s'ils devaient revenir ou non. Mais la populace, en passant sur le pont de Westminster, ne tarda pas à leur assurer que le rassemblement était dispersé, et Hugh, ayant conjecturé des applaudissements de tout à l'heure que c'était une acclamation de la multitude pour remercier le magistrat d'avoir renvoyé la force armée, à la condition expresse que chacun s'en retournerait tranquillement chez soi, et que, par conséquent, lui et Barnabé ne pouvaient pas mieux faire que de s'en aller aussi, résolut de descendre avec Barnabé jusqu'à Blackfriars, au bout du pont, et de gagner de là l'hôtel de la Botte, où ils étaient sûrs de trouver, non seulement bon vin et bon logis, mais certainement aussi quelques camarades qui viendraient les rejoindre. Barnabé y consentit, et ils se mirent à ramer vers Blackfriars.

Heureusement pour eux, ils arrivèrent au bon moment. Il était temps. En entrant dans Fleet-Street, ils trouvèrent toute la rue en révolution; et, quand ils en demandèrent la cause, on leur dit qu'il venait de passer un détachement de horse-guards au galop, escortant à Newgate quelques insurgés prisonniers, qu'on allait coffrer là. Bien contents d'avoir échappé par bonheur à cette cavalcade, ils ne perdirent pas de temps à faire plus de questions, et se rendirent à la Botte aussi vite qu'ils purent; Hugh pourtant modérant le pas, par prudence, pour ne pas se compromettre en attirant sur eux l'attention du public.

CHAPITRE VIII.