— Ô Simon! cria Mlle Miggs, ô Simon béni! ô mame! si vous saviez où en sont mes sentiments en ce moment d'épreuve!»

Ma foi! ses sentiments avaient bien l'air d'être d'une nature assez turbulente. Elle avait perdu son bonnet à la bataille, elle était à genoux sur le carreau, révélant sans pudeur aux assistants la plus étrange collection de papillotes bleues et de papillotes jaunes, de tours de cheveux suspects, d'aiguillettes, de lacets de corset, de cordons, on ne peut vraiment pas dire de quoi. Elle était pantelante, elle crispait ses mains; on ne lui voyait que le blanc des yeux; elle pleurait comme une Madeleine: enfin, elle montrait tous les symptômes les plus aigus d'une grande souffrance morale.

«Je laisse ici, dit Simon se tournant vers le bourgeois, sans faire seulement attention à l'affliction virginale de Mlle Miggs, je laisse au premier une caisse d'effets: vous en ferez ce que vous voudrez. Moi, je n'en ai pas besoin. Je ne reviendrai plus ici. Vous n'avez, monsieur, qu'à chercher un ouvrier: je ne suis plus l'ouvrier que de ma patrie; désormais voilà dans quelle partie je travaille.

— Dans deux heures d'ici vous ferez tout ce que vous voudrez; mais, pour le moment, allez vous coucher, reprit le serrurier en se plantant devant le passage de la porte. Vous m'entendez? allez- vous coucher.

— Oui, je vous entends, et je me moque de vous, Varden, répondit Simon Tappertit. J'ai été ce soir à la campagne, arranger une expédition qui fera tressaillir de crainte votre âme de serrurier, poseur de sonnettes. C'est une affaire qui demande toute mon énergie: laissez-moi passer.

— Si vous faites seulement mine d'approcher de la porte, je vous flanque par terre: ainsi vous ferez bien d'aller vous coucher!

Simon, sans rien répondre, se releva aussi droit qu'il put, et piqua une tête dans le beau milieu de la poitrine de son vieux patron, sur quoi les voilà tous les deux dans la boutique, accrochés l'un à l'autre, les mains et les pieds si bien entortillés, qu'on aurait cru voir en peloton une demi-douzaine de combattants pour le moins; je crois même que Miggs et Mme Varden en comptaient douze, au milieu de leurs cris perçants.

Varden n'aurait pas eu de mal à terrasser son ancien apprenti et à le réduire, pieds et poings liés. Mais il lui répugnait de le malmener dans cet état d'ivresse sans défense: il se contentait donc de parer, quand il pouvait, ses coups, les acceptant pour bons quand il ne pouvait pas les parer, restant toujours entre Simon et la porte, et attendant qu'il se rencontrât quelque occasion favorable de le forcer à faire retraite dans l'escalier et de l'enfermer sous clef dans sa chambre. Mais le brave homme avait trop compté sur la faiblesse de son adversaire; il n'aurait pas dû oublier que souvent tel ivrogne, qui n'a plus la force de se soutenir, n'en court pas moins comme un lapin. Simon Tappertit, prenant le temps à propos, fit traîtreusement semblant de tomber en arrière, et, pendant que l'autre se baissait pour le ramasser, il fut, en un clin d'oeil, sur ses jambes, passa devant lui brusquement, ouvrit la porte, dont il connaissait bien le truc, et se précipita dans la rue comme un chien enragé. Le serrurier s'arrêta un moment, dans l'excès de sa stupéfaction, puis lui donna la chasse.

On ne pouvait pas mieux choisir le moment pour courir; à cette heure silencieuse les rues étaient désertes, l'air frais; la figure qu'il poursuivait se voyait clairement à distance, fuyant comme un trait, avec une ombre longue et gigantesque sur ses talons. Mais le pauvre serrurier était un peu poussif pour espérer de vaincre à la course un jeune homme comme Simon, que la graisse n'empêchait pas de courir: ah! autrefois, à la bonne heure, il l'aurait rattrapé en un rien de temps. Aussi commençait-il à être bien distancé, et, au moment où les premiers rayons du soleil levant vinrent éblouir Gabriel Varden, au tournant d'une rue, il ne fut pas fâché d'abandonner la partie et de s'asseoir sur une marche pour reprendre haleine. Pendant ce temps-là, Simon, sans s'arrêter une fois, fuyait toujours avec la même rapidité dans la direction de la Botte, où il savait bien qu'il allait retrouver des camarades. Cette respectable auberge, déjà avantageusement connue pour avoir attiré sur elle l'oeil de la police, avait même organisé pour la circonstance une surveillance amicale, et placé des vedettes pour attendre le retour du petit capitaine.

«Fais comme tu voudras, Simon, fais comme tu voudras, dit le serrurier, aussitôt qu'il put recouvrer l'usage de la parole. J'ai fait ce que j'ai pu pour te sauver, mon pauvre garçon; mais je vois bien que c'est inutile, et que tu te mets toi-même la corde au col.»