À l'enseigne de la Botte, le quartier général, comme nous avons vu, des émeutiers, il n'y en avait pas, le vendredi soir, une douzaine: deux ou trois dans l'écurie et les remises, où ils passaient la nuit; autant dans la salle commune; le même nombre couchés dans les lits. Le reste était retourné dans leurs logis ou plutôt dans leurs repaires ordinaires. Peut-être parmi ceux qui étaient étendus dans les champs et les sentiers voisins, au pied des meules de foin, ou près des fours à chaux, n'y en avait-il pas une vingtaine qui eussent un domicile. Mais quant aux autres réduits publics, aux loueurs, aux garnis, ils avaient à peu près leur compte de leurs locataires ordinaires, et pas d'étrangers; ils avaient leur total régulier de vice et de turpitude, auquel ils étaient accoutumés, mais pas plus.

L'expérience d'une seule soirée, cependant, avait suffi pour donner la preuve à ces chefs d'émeute, à ces catilinas de rencontre, qu'ils n'avaient qu'à se montrer dans les rues pour voir à l'instant se réunir autour d'eux des bandes qu'ils n'auraient pu garder rassemblées, quand ils n'en avaient plus que faire, sans beaucoup de dangers, de peine et de frais. Une fois maîtres de ce secret, ils se sentirent la même assurance que s'ils avaient autour d'eux un camp de vingt mille soldats, dévoués à leurs ordres. Toute la journée du samedi, ils restèrent tranquilles. Le dimanche, ils songèrent plutôt à tenir leurs gens en haleine qu'à poursuivre sérieusement, par quelque mesure énergique, l'exécution de leurs premiers projets.

«J'espère, dit Dennis, bâillant de grand coeur le dimanche matin, et se relevant sur son séant d'une botte de paille qui lui avait servi de lit pour la nuit, en même temps qu'il s'appuyait la tête dans sa main et réveillait Hugh, étendu près de lui; j'espère que maître Gashford va nous laisser faire notre dimanche; à moins qu'il ne veuille déjà nous remettre à l'ouvrage, hein?

— Il n'aime pas à laisser languir les choses, on peut être sûr de ça, répondit Hugh en grognant. Et pourtant je ne me sens pas bien disposé à bouger de là. Je suis roide comme un cadavre, et couvert de sales égratignures, comme si j'avais passé la journée à me battre avec des chats sauvages.

— Dame! aussi, vous avez tant d'enthousiasme! dit Dennis regardant avec admiration la tête mal peignée, la barbe emmêlée, les mains déchirées, la figure égratignée du farouche camarade qu'il avait là; vous êtes un vrai démon! vous vous faites cent fois plus de mal qu'il n'est nécessaire, par l'envie que vous avez d'être toujours en avant, et d'en faire plus que les autres.

— Pour ce qui est de ça, répliqua Hugh, rejetant en arrière ses cheveux épars et lançant un coup d'oeil à la porte de l'écurie où ils étaient couchés, en voilà un là qui me vaut bien. Qu'est-ce que je vous avais promis? Quand je vous disais qu'il en valait une douzaine à lui tout seul, et pourtant vous n'aviez pas confiance en lui!»

M. Dennis, encore endormi et plié en deux, releva son menton dans sa main, pour imiter l'attitude de Hugh, et lui dit en regardant aussi dans la direction de la porte:

«C'est vrai, c'est vrai, frère, vous le connaissiez bien. Mais qui supposerait jamais, à voir ce garçon-là, qu'il pût faire de telles prouesses? Quel dommage, frère, qu'au lieu de prendre un peu de repos, comme nous, pour se préparer à faire des nouveaux efforts en faveur de notre honorable Cause, il s'amuse à jouer au soldat comme un bambin! Et voyez donc aussi comme il est propre, continuait M. Dennis, qui n'avait pas du tout de raison de se sentir quelque sympathie pour les gens délicats sur cet article; comme on voit bien son imbécillité jusque dans cet excès de propreté! à cinq heures du matin, il était déjà à la pompe, quand tout le monde aurait parié qu'il devait être assez fatigué d'avant-hier, pour avoir encore besoin de dormir à cette heure-là. Mais pas du tout; je me suis éveillé seulement une minute ou deux, et il était déjà à la pompe. Et encore, il fallait le voir planter sa plume de paon dans son chapeau, quand il a eu fini de se laver! Ah! je suis bien fâché que ce soit un esprit si borné; mais que voulez-vous? le meilleur d'entre nous a ses défauts.»

Le sujet de ce dialogue et de cette conclusion proclamée d'un ton de réflexion philosophique n'était autre, comme s'en doutent bien nos lecteurs, que Barnabé, qui, son drapeau en main, se tenait en faction au soleil devant la porte éloignée, se promenant quelquefois de long en large et chantonnant sur l'air du carillon que faisaient entendre les cloches des églises voisines. Mais qu'il se tint tranquille, les deux mains appuyées sur la hampe de son drapeau, ou qu'il le mit sur son épaule, pour monter la garde d'un pas grave et mesuré, le soin avec lequel il avait arrangé sa pauvre toilette, son port droit et fier, montraient toute l'importance qu'il attachait au poste qu'on lui avait confié, et l'orgueil qu'il en ressentait dans son âme. De l'endroit où Hugh et son camarade étaient étendus dans l'ombre obscure du hangar, Barnabé, avec la soleil, et le carillon pacifique du dimanche qu'il accompagnait de la voix, formait un charmant tableau de genre, auquel la porte servait de cadre, comme l'obscurité de l'écurie lui servait du fond. Ce tableau avait un pendant: c'était celui qu'ils représentaient de leur côté, se vautrant, comme des animaux immondes, dans leur fumier et leur corruption sur leur litière. Eux-mêmes, ils en sentaient le contraste; ils regardèrent quelques moments sans rien dire, et d'un air un peu douteux:

«Ah! dit Hugh à la fin, avec un grand éclat de rire, le drôle de corps que ce Barnabé! il n'y en a pas un parmi nous qui puisse en faire autant, sans dormir, boire ni manger, comme lui. Quant à ce que vous disiez qu'il joue au soldat, c'est moi qui l'ai mis là en faction.