Il est sûr que la crainte de s'être trop avancés pour pouvoir désormais obtenir leur pardon retenait les plus timides sous leurs drapeaux non moins que les plus braves. Beaucoup d'entre eux, qui n'auraient pas fait difficulté de dénoncer les chefs et de se porter témoins contre eux en justice, sentaient qu'ils ne pouvaient espérer leur salut de ce côté, parce que leurs propres actes avaient été observés par des milliers de gens qui n'avaient pas pris part aux troubles; qui avaient souffert dans leurs personnes, leur tranquillité, leurs biens, des outrages de la populace; qui ne demanderaient pas mieux que de porter témoignage, et dont le gouvernement du roi préférerait sans doute les déclarations à celles de tous autres. Dans cette catégorie se trouvaient beaucoup d'artisans qui avaient laissé là leurs travaux le samedi matin; il y en avait même que leurs patrons avaient revus prenant une part active au tumulte: d'autres se savaient soupçonnés, et n'ignoraient pas que, s'ils revenaient dans leurs ateliers, ils seraient remerciés sur-le-champ. D'autres enfin avaient agi en désespérés dès le commencement, et se consolaient avec ce proverbe populaire qui dit que, pendu pour pendu, autant vaut l'être pour un mouton que pour un agneau. Tous d'ailleurs espéraient et croyaient fermement que le gouvernement, qu'ils semblaient avoir paralysé, finirait, dans son épouvante, par compter avec eux et par accepter leurs conditions. Les plus raisonnables se disaient qu'au pis-aller ils étaient trop nombreux pour qu'on pût les punir tous, et chacun aimait à croire qu'il avait autant de chances d'échapper au châtiment que personne. Quant à la masse, elle ne raisonnait pas et ne pensait à rien, obéissant seulement à ses passions impétueuses, aux instincts de la pauvreté, de l'ignorance, à l'amour du mal, à l'espérance du vol et du pillage.

Il est encore à remarquer que, à partir du moment de leur première explosion à Westminster, tout symptôme d'ordre arrêté d'avance ou de plan concerté entre eux avait disparu. Quand ils se divisaient par bandes pour courir dans les différents quartiers de la ville, c'était d'après une inspiration soudaine et spontanée. Chacune d'elles se grossissait sur son chemin, comme les rivières à mesure qu'elles coulent vers la mer; chaque fois qu'il leur fallait un chef, il s'en présentait un, qui disparaissait sitôt que l'on n'en avait plus besoin, pour reparaître encore à la première nécessité. Le tumulte prenait chaque fois une forme nouvelle et inattendue, selon les circonstances du moment: on voyait de braves ouvriers retournant chez eux, après une journée de travail, jeter là leurs outils pour se mêler activement à l'émeute, en un instant; des saute-ruisseaux en faisaient autant, laissant là les commissions dont ils étaient chargés en ville. En un mot, c'était comme une peste morale qui était tombée sur Londres. Le bruit, le tumulte, l'agitation, avaient pour eux un attrait irrésistible qui les séduisait par centaines. La contagion s'étendait comme le typhus. Le mal, encore à l'état d'incubation, infectait à chaque heure de nouvelles victimes, et la Société commençait à s'alarmer sérieusement de leurs fureurs.

Il était à peu près deux ou trois heures après midi, lorsque Gashford vint dans le repaire que nous avons décrit au dernier chapitre, et, n'y trouvant que Dennis et Barnabé, s'informa de ce qu'était devenu Hugh.

Il était sorti, à ce que lui dit Barnabé, il y avait bien une heure, et n'était pas encore revenu.

«Dennis, dit le souriant secrétaire, de sa voix la plus doucereuse, en se tenant les jambes croisées sur un baril; Dennis!»

Le bourreau, se réveillant en sursaut, se mit sur son séant, et le regarda les yeux tout grands ouverts.

«Comment ça va-t-il, Dennis? dit Gashford, le saluant d'un signe de tête. J'espère que vous n'avez pas eu à vous plaindre de vos dernières expéditions, Dennis?

— Maître Gashford, répondit le bourreau, fixant sur lui les yeux, vous avez une manière si tranquille de vous dire les choses, qu'il y a de quoi faire sauter au plancher. Nom d'un chien, ajouta-t-il entre ses dents, sans détourner les yeux, et d'un air pensif; vous avez quelque chose de si rusé!

— De si distingué, vous voulez dire, Dennis.

— De si distingué, reprit l'autre en se grattant la tête, toujours sans quitter des yeux les traits du secrétaire, que, quand vous me parlez, je crois entendre chacun de vos mots jusque dans la moelle de mes os.