Quoi qu'il en soit, John Willet, chez lequel, à défaut de courage, il y avait un entêtement imbécile qui pouvait en avoir l'air, s'établit sous le porche, où il les attendit de pied ferme. Une fois, je crois, il lui passa par la tête une idée vague que cette porte, derrière lui, avait une serrure et des verrous. Il eut, par la même occasion, une autre idée confuse dans le cerveau, qu'il avait sous la main des volets pour fermer les fenêtres du rez-de- chaussée. Mais il n'en resta pas moins là comme une souche, à regarder de loin dans la direction d'où le bruit s'avançait rapidement, sans seulement se donner la peine de retirer les mains de ses goussets.
Il n'eut pas longtemps à attendre: une masse noirâtre, qui se mouvait dans un nuage de poussière, se fit bientôt apercevoir. L'émeute doublait le pas; criant à tue-tête, comme des sauvages, ils se précipitèrent pêle-mêle, et, en quelques secondes, ils s'étaient passé l'aubergiste, comme une balle, de main en main, jusqu'au coeur de la troupe.
«Ohé! cria une voix qu'il reconnut, en même temps que l'homme qui parlait fendait la presse pour se faire un passage jusqu'à lui. Où est-il? Donnez-le-moi. Ne lui faites pas de mal. Eh bien! mon vieux Jean, comment ça va? ha! ha! ha!»
M. Willet le regarda, vit bien que c'était Hugh, mais sans rien dire, et peut-être sans en penser davantage.
«Voilà des camarades qui ont soif; il faut leur donner à boire, cria Hugh, en le poussant dans la maison. Allons, Jean-Jean, hardi à la besogne! Donnez-nous de ce bon petit, de cet excellent petit… extra-fin que vous gardez pour votre boîte ordinaire.»
John articula faiblement ces mots: «Qui est-ce qui payera?
— Dites donc, les autres, entendez-vous? Il demande qui est-ce qui payera,» cria Hugh avec des éclats de rire qui rebondirent dans la foule. Puis, se tournant vers John, il ajouta: «Qui payera? mais, personne!»
John arrêta ses yeux sur cette masse de figures, les unes ricanantes, les autres menaçantes, les unes éclairées par des torches, les autres indistinctes, quelques-unes couvertes par l'ombre et les ténèbres, ou le regardant fixement, ou faisant l'inspection de sa maison, ou se regardant les unes les autres; et, sans savoir comment, car il ne se rappelait seulement pas avoir bougé, il se trouva dans son comptoir, assis dans son fauteuil, assistant à la destruction de ses biens, comme à quelque représentation théâtrale d'une nature surprenante et stupéfiante, mais qui ne le regardait pas du tout, à ce qu'il pouvait croire.
Vraiment, oui! voilà bien le comptoir! ce comptoir vénéré où les plus hardis n'auraient pas osé entrer sans une invitation spéciale du maître, le sanctuaire, le mystère, le Saint des saints: eh bien! le voilà, ce comptoir, qui regorge d'hommes, de gourdins, de bâtons, de torches, de pistolets, qui retentit d'un bruit assourdissant de jurons, de cris, de huées, de menaces; ce n'est plus un comptoir, c'est une ménagerie, une maison de fous, un temple infernal et diabolique. Les gens vont et viennent, entrent et sortent, par la porte ou par la fenêtre, cassent les carreaux, tournent les cannelles, boivent les liqueurs dans de pleins bols de porcelaine; ils se mettent à califourchon sur les tonneaux; ils fument les pipes personnelles et consacrées de John et de ses pratiques; ils élaguent le bosquet respecté d'oranges et de citrons, hachent et taillent en plein fromage dans le fameux chester, brisent des tiroirs inviolables et les ouvrent tout grands, mettent dans leurs poches des choses qui ne leur appartiennent pas, se partagent son propre argent sous ses propres yeux, gaspillent, brisent, cassent, foulent aux pieds comme des insensés tout ce qu'ils trouvent; il n'y a rien d'épargné, rien de sacré. On voit des hommes partout; en haut, en bas, au premier, à la cuisine, dans les chambres à coucher, dans la cour, dans les écuries. Les portes sont ouvertes; cela leur est égal, ils montent par la fenêtre. Qu'est-ce qui les empêche de descendre par l'escalier? non, ils aiment mieux sauter par la croisée. Ils se jettent par-dessus les rampes, pour être plus tôt dans le corridor. À chaque instant ce ne sont que figures nouvelles, une vraie fantasmagorie de gars qui hurlent, de gens qui chantent, de gens qui se battent, de gens qui cassent les verres et les assiettes, de gens qui abreuvent le plancher de la liqueur qu'ils ne peuvent plus boire, de gens qui sonnent la cloche jusqu'à la démancher, de gens qui la frappent à coups de marteau jusqu'à ce qu'ils l'aient mise en morceaux: toujours, toujours, des gens qui grouillent comme des fourmilières; toujours du bruit, de la fumée de tabac, des torches, de l'obscurité, des folies, des colères, des rires, des gémissements, le pillage, l'effroi, la ruine!
Presque tout le temps que John considéra cette scène épouvantable, Hugh se tint auprès de lui, et, quoiqu'il fût bien le plus tapageur, le plus farouche, le plus malfaisant coquin de tous ceux qui étaient là, il empêcha nombre de fois qu'on ne brisât les os de son maître. Et même, quand M. Tappertit, animé par les liqueurs, passa par là, et, pour bien assurer sa prérogative, donna poliment à John Willet des coups de pied dans les os des jambes, Hugh conseilla à son patron de les rendre, et, si le vieux John avait eu la présence d'esprit de comprendre ce qu'il lui disait à demi-mot et d'en profiter, point de doute qu'avec la protection de Hugh il ne s'en fût tiré sans danger.