Jusque-là, rien n'annonçait que la crainte produite par cette nouvelle ne fût pas imaginaire; mais la Botte n'était pas évacuée depuis cinq minutes, qu'on vit apparaître, à travers champs, une troupe d'hommes en mouvement, et, à l'éclat de leurs armes et de leur équipement qui brillaient au soleil, à leur marche régulière et soutenue (car ils avançaient comme un seul homme), il était facile de reconnaître que c'étaient… des soldats. En un moment Barnabé s'aperçut bien que c'était un fort détachement de gardes à pied, avec deux messieurs en habit bourgeois dans leurs rangs, et un petit peloton de cavalerie; ces derniers étaient à l'arrière-garde et pas plus d'une demi- douzaine.
Ils avançaient résolument, sans accélérer le pas en approchant, sans pousser un cri, sans montrer la moindre émotion ni la moindre inquiétude. Barnabé lui-même savait bien que cela n'avait rien d'extraordinaire dans la troupe; cependant cet ordre invariable avait quelque chose de singulièrement imposant pour un homme accoutumé au bruit et au tumulte d'une populace indisciplinée. Avec tout cela, il n'en resta pas moins décidé à garder son poste, et fit bonne contenance.
Ils étaient déjà arrivés dans la cour, où ils firent halte. L'officier qui les commandait dépêcha une ordonnance aux cavaliers, qui envoyèrent immédiatement un des leurs. L'officier échangea avec lui quelques mots, et ils jetèrent un coup d'oeil à Barnabé, qui reconnut dans le cavalier celui qu'il avait démonté à Westminster, bien étonné de le revoir en face de lui. L'autre, renvoyé en toute hâte, fit le salut militaire au commandant et retourna vers ses camarades, rangés à quelques pas de là.
L'officier ayant alors commandé: «amorcez… chargez, etc.,» Barnabé, malgré la cruelle assurance que c'était pour lui que se faisaient ces préparatifs, ne put se défendre d'un certain plaisir en entendant sonner la crosse des fusils à terre et retentir la baguette dans le canon de l'arme. Mais après quelques autres commandements, les soldats se mirent immédiatement sur une file et cernèrent entièrement les bâtiments, à la distance d'une dizaine de pas; du moins Barnabé n'en compta pas davantage entre lui et les soldats qui lui faisaient face. Les cavaliers restèrent à part, à leur place.
Les deux messieurs en habit bourgeois qui s'étaient mis à l' écart avancèrent à cheval avec l'officier au milieu d'eux; il y en eut un qui tira de sa poche la proclamation et la lut: l'officier somma alors Barnabé de se rendre.
Au lieu de répondre, il alla se placer dans l'embrasure de la porte devant laquelle il montait la garde, et croisa la lance pour se défendre. Après un moment d'un profond silence eut lieu la seconde sommation.
Il n'y répondit pas davantage; et alors il eut fort à faire de promener ses yeux de tous côtés sur une demi-douzaine d'adversaires qui vinrent immédiatement se poster en face de lui, avant de jeter son dévolu sur celui qu'il devait frapper le premier quand ils allaient se jeter sur lui. Il rencontra les yeux de l'un d'eux dans le centre de la petite troupe, et c'est celui- là qu'il résolut d'abattre, dût-il y perdre la vie.
Encore un silence de mort, puis la troisième sommation.
Le moment d'après il reculait dans l'écurie, distribuant des coups à droite et à gauche comme un enragé. Deux de ses ennemis étaient étendus à ses pieds. Celui qu'il avait choisi pour première victime était tombé d'abord en effet: Barnabé n'avait pas perdu la tête, car il en fit la remarque au milieu du trouble et de l'animation de la lutte. Encore un coup… encore un homme à bas puis à bas à son tour, terrassé, blessé à la poitrine d'un coup de crosse (il l'avait vue tomber sur lui), inanimé… prisonnier…
Il fut rappelé à lui par un cri de surprise que poussa l'officier. Il se retourna. Grip, après avoir travaillé en secret toute l'après-midi avec un redoublement d'ardeur, pendant que tout le monde était occupé d'autre chose, avait écarté la paille du lit de Hugh, et retourné de son bec en fer la terre fraîchement remuée. Il y avait là un trou qu'on avait négligemment rempli jusqu'au bord, et qu'on avait seulement recouvert d'une couche de terre. Des gobelets d'or, des cuillers d'or, des flambeaux d'or, des guinées… quel trésor fut mis tout à coup à découvert!