Les vacances se traînèrent ainsi péniblement jusqu'au matin où miss Murdstone s'écria: «Voilà le dernier jour!» en me donnant la dernière tasse de thé pour la clôture.
Je n'étais pas fâché de partir. J'étais tombé dans un état d'abrutissement, dont je ne sortais un peu qu'à l'idée de revoir Steerforth, quoique M. Creakle apparût au second plan dans le paysage. M. Barkis se trouva de nouveau devant la grille, et miss Murdstone répéta: «Clara!» de sa voix la plus sévère, au moment où ma mère se pencha vers moi pour me dire adieu.
Je l'embrassai ainsi que mon petit frère, et je me sentais bien triste, non de les quitter pourtant, car le gouffre qui existait entre ma mère et moi était toujours présent, et la séparation avait eu lieu tous les jours, et quelque tendre que fût son baiser, il n'est pas aussi présent à ma mémoire que ce qui suivit nos adieux.
J'étais déjà dans la carriole du conducteur quand je l'entendis m'appeler. Je regardai: ma mère était seule à la porte du jardin, soulevant dans ses bras son petit enfant pour que je pusse le voir. Il faisait froid, mais le temps était calme; pas un de ses cheveux, pas un pli de sa robe ne bougeait, pendant qu'elle me regardait fixement en me montrant son enfant.
C'est ainsi que je la perdis. C'est ainsi que je l'ai revue plus tard en rêve, à ma pension, silencieuse et présente auprès de mon lit, me regardant toujours fixement en tenant son enfant dans ses bras.
CHAPITRE IX.
Je n'oublierai jamais cet anniversaire de ma naissance.
Je passe sur les événements qui eurent lieu à ma pension, jusqu'à l'anniversaire de ma naissance, qui tombait au mois de mars. Je me souviens seulement que Steerforth était plus digne d'admiration que jamais. Il devait sortir de pension au semestre, sinon plus tôt, et il était plus aimé et plus indépendant que jamais, par conséquent plus aimable encore à mes yeux, mais je ne me souviens pas d'autres incidents. Le grand souvenir qui marque pour moi cette époque semble avoir absorbé tous les autres pour subsister seul dans ma mémoire.
J'ai même quelque peine à croire qu'il y eût un intervalle de deux mois entre le moment de mon retour en pension et le jour de mon anniversaire. Je suis bien obligé de le comprendre, parce que je sais que c'est vrai, mais sans cela je serais convaincu que mes vacances et mon anniversaire se sont suivis sans interruption.
Je me rappelle si bien le temps qu'il faisait ce jour-là! Je sens le brouillard qui enveloppait tous les objets; j'aperçois au travers le givre qui couvre les arbres; je sens mes cheveux humides se coller à mes joues; je vois la longue suite de pupitres dans la salle d'étude, et les chandelles fongueuses qui éclairent de distance en distance cette matinée brumeuse; je vois les petits nuages de vapeur produits par notre haleine serpenter et fumer dans l'air froid pendant que nous soufflons sur nos doigts, et que nous tapons du pied sur le plancher pour nous réchauffer.