Un soir, Peggotty et moi nous étions seuls dans le salon, assis au coin du feu. J'avais lu à Peggotty une histoire de crocodiles. Il fallait que j'eusse lu avec bien peu d'intelligence ou que la pauvre fille eût été bien distraite, car je me rappelle qu'il ne lui resta de ma lecture qu'une sorte d'impression vague, que les crocodiles étaient une espèce de légumes. J'étais fatigué de lire, et je tombais de sommeil, mais on m'avait fait ce soir-là la grande faveur de me laisser attendre le retour de ma mère qui dînait chez une voisine, et je serais plutôt mort sur ma chaise que d'aller me coucher. Plus j'avais envie de dormir, plus Peggotty me semblait devenir immense et prendre des proportions démesurées. J'écarquillais les yeux tant que je pouvais: je tâchais de les fixer constamment sur Peggotty qui causait assidûment; j'examinais le petit bout de cire sur lequel elle passait son fil, et qui était rayé dans tous les sens; et la petite chaumière figurée qui contenait son mètre, et sa boîte à ouvrage dont le couvercle représentait la cathédrale de Saint-Paul avec un dôme rose. Puis c'était le tour du dé d'acier, enfin de Peggotty elle-même: je la trouvais charmante. J'avais tellement sommeil, que si j'avais cessé un seul instant de tenir mes yeux ouverts, c'était fini.
«Peggotty, dis-je tout à coup, avez-vous jamais été mariée?
— Seigneur! monsieur Davy, répondit Peggotty, d'où vous vient cette idée de parler mariage?
Elle me répondit si vivement que cela me réveilla parfaitement. Elle quitta son ouvrage et me regarda fixement, tout en tirant son aiguillée de fil dans toute sa longueur.
«Voyons! Peggotty, avez-vous été mariée? repris-je, vous êtes une très-belle femme, n'est-ce pas?»
Je trouvais la beauté de Peggotty d'un tout autre style que celle de ma mère, mais dans son genre, elle me semblait parfaite. Nous avions dans le grand salon un tabouret de velours rouge, sur lequel ma mère avait peint un bouquet. Le fond de ce tabouret et le teint de Peggotty me paraissaient absolument semblables. Le velours était doux à toucher, et la figure de Peggotty était rude, mais cela n'y faisait rien.
«Moi, belle, Davy! dit Peggotty. Ah! certes non, mon garçon. Mais qui vous a donc mis le mariage en tête?
— Je n'en sais rien. On ne peut pas épouser plus d'une personne à la fois, n'est-ce pas, Peggotty?
— Certainement non, dit Peggotty du ton le plus positif.
— Mais si la personne qu'on a épousée vient à mourir, on peut en épouser une autre, n'est-ce pas, Peggotty?