Je ne demandai plus de renseignements sur le compte de M. Wickfield, et ma tante ne m'en offrant pas davantage, la conversation roula sur d'autres sujets, jusqu'au moment où nous arrivâmes à Canterbury. C'était le jour du marché, et ma tante eut beaucoup de peine à faire circuler le cheval gris entre les charrettes, les paniers, les piles de légumes et les mottes de beurre. Il s'en fallait parfois de l'épaisseur d'un cheveu que tout un étalage ne fût renversé, ce qui nous attirait des discours peu flatteurs de la part des gens qui nous entouraient; mais ma tante conduisait toujours avec le calme le plus parfait, et je crois qu'elle aurait traversé avec la même assurance un pays ennemi.

Enfin nous nous arrêtâmes devant une vieille maison qui usurpait sur l'alignement de la rue; les fenêtres du premier étage étaient en saillie, et les solives avançaient également leurs têtes sculptées au-dessus de la chaussée, de sorte que je me demandai un moment si toute la maison n'avait pas la curiosité de se porter ainsi en avant pour voir ce qui se passait dans la rue jusque sur le trottoir. Au reste, cela ne l'empêchait pas d'être d'une propreté exquise. Le vieux marteau de la porte cintrée, au milieu des guirlandes de fleurs et de fruits sculptés qui l'entouraient, brillait comme une étoile. Les marches de pierre étaient aussi nettes que si elles venaient de passer leur linge blanc, et tous les angles, les coins, les sculptures et les ornements, les petits carreaux des vieilles fenêtres, tout cela était aussi éclatant de propreté que la neige qui tombe sur les montagnes.

Quand la voiture s'arrêta à la porte, j'aperçus en regardant la maison une figure cadavéreuse, qui se montra un moment à une petite fenêtre dans une tourelle, à l'un des angles de la maison! puis disparut. La porte cintrée s'ouvrit alors, et je revis ce même visage. Il était aussi pâle que lorsque je l'avais vu à la fenêtre, quoique son teint fût un peu relevé par des taches de son qu'on voit souvent à la peau des personnes rousses; et en effet le personnage était roux: il pouvait avoir quinze ans, à ce que je puis croire, mais il paraissait beaucoup plus âgé; la faux qui avait moissonné ses cheveux les avait coupés ras comme un chaume. De sourcils point, pas plus que de cils; les yeux d'un rouge brun, si dégarnis, si dénudés que je ne m'expliquais pas qu'il pût dormir, ainsi à découvert. Il était haut des épaules, osseux et anguleux, d'une mise décente, habillé de noir, avec un bout de cravate blanche; son habit boutonné jusqu'au cou, une main si longue, si maigre, une vraie main de squelette, qui attira mon attention pendant que, debout à la tête du poney, il se caressait le menton et nous regardait dans la voiture.

«M. Wickfield est-il chez lui, Uriah Heep? dit ma tante.

— M. Wickfield est chez lui, madame; si vous voulez vous donner la peine d'entrer ici… dit-il en montrant de sa main décharnée la chambre qu'il voulait désigner.»

Nous mîmes pied à terre, et laissant Uriah Heep tenir le cheval, nous entrâmes dans un salon un peu bas, de forme oblongue, qui donnait sur la rue; je vis par la fenêtre Uriah qui soufflait dans les naseaux du cheval, puis les couvrait précipitamment de sa main, comme s'il y avait jeté un sort. En face de la vieille cheminée étaient placés deux portraits, l'un était celui d'un homme à cheveux gris, mais qui n'était pourtant pas âgé; les sourcils étaient noirs, il regardait des papiers attachés ensemble avec un ruban rouge. L'autre était celui d'une dame, l'expression de son visage était douce et sérieuse; elle me regardait.

Je crois que je cherchais des yeux un portrait d'Uriah, quand une porte s'ouvrit à l'autre bout de la chambre; il entra un monsieur, dont la vue me fit retourner pour m'assurer si par hasard ce ne serait pas le portrait qui serait sorti de son cadre. Mais non, le portrait était paisiblement à sa place; et quand le nouveau venu s'approcha de la lumière, je vis qu'il était plus âgé que lorsqu'il s'était fait faire son portrait.

«Miss Betsy Trotwood, dit-il, entrez je vous prie. J'étais occupé quand vous êtes arrivée, vous me le pardonnerez. Vous connaissez ma vie; vous savez que je n'ai qu'un intérêt au monde.»

Miss Betsy le remercia, et nous entrâmes dans son cabinet qui était meublé comme celui d'un homme d'affaires, de papiers, de livres, de boites d'étain, etc. Il donnait sur le jardin, et il était pourvu d'un coffre-fort en fer, fixé dans la muraille juste au-dessus du manteau de la cheminée; car je me demandais comment les ramoneurs pouvaient faire pour passer derrière, quand ils avaient besoin de nettoyer la cheminée.

«Eh bien! miss Trotwood, dit M. Wickfield; car je découvris bientôt que c'était le maître de la maison, qu'il était avoué et qu'il régissait les terres d'un riche propriétaire des environs, quel vent vous amène ici? C'est un bon vent, dans tous les cas, j'espère?