— Si vous me le permettez, si cela vous convient.

— Mais c'est une vie un peu triste que celle que nous menons ici, mon garçon, j'en ai peur, dit-il.

— Pas plus triste pour moi que pour Agnès, monsieur. Pas triste du tout.

— Que pour Agnès! répéta-t-il, en s'avançant lentement vers la grande cheminée, et en s'appuyant sur le manteau, que pour Agnès!»

Il avait bu ce soir-là (peut-être était-ce une illusion) jusqu'à en avoir les yeux injectés de sang. Je ne les voyais pas alors: ses regards étaient fixés sur la terre, et il couvrait ses yeux de sa main, mais je l'avais remarqué un moment auparavant.

«Je me demande, murmura-t-il, si mon Agnès est lasse de moi. Je sais bien que moi, je ne me lasserai jamais d'elle, mais c'est différent… bien différent.»

C'était une réflexion qu'il se faisait en lui-même, ce n'est pas à moi qu'il l'adressait; je restai donc immobile.

«C'est une vieille maison un peu triste et une vie bien monotone, mais il faut qu'elle reste près de moi. Il faut que je la garde près de moi. Si la pensée que je puis mourir et quitter mon enfant chérie, ou que ce cher trésor peut venir à mourir et me quitter elle-même, trouble déjà comme un spectre mes moments les plus heureux; si je ne puis la noyer que dans…»

Il ne prononça pas le mot, mais il s'avança lentement vers la table où étaient posés les verres, fit d'un air distrait le geste de verser du vin de la bouteille vide, puis la posa et se remit à marcher dans la chambre.

«Si cette pensée est déjà si cruelle à supporter quand elle est ici, dit-il, que serait-ce si elle était loin de moi? Non, non. Je ne puis m'y décider.»