«Ah! vraiment! s'écria Uriah; il me semble que vous avez beaucoup de chances de finir par devenir associé de M. Wickfield, monsieur Copperfield?»
Je protestai que je n'en avais pas la moindre intention, et que personne n'y avait songé pour moi; mais Uriah s'entêtait à répondre poliment à toutes mes assurances: «Oh! que si, monsieur Copperfield, vous avez beaucoup de chances!» et «Oui, certainement, monsieur Copperfield, rien n'est plus probable!» Enfin, quand il eut terminé ses préparatifs, il me demanda si je lui permettais d'éteindre la bougie, et sur ma réponse affirmative, il la souffla à l'instant même. Après m'avoir donné une poignée de main (et il me sembla que je venais de toucher un poisson dans l'obscurité), il entr'ouvrit la porte de la rue, se glissa dehors et la referma, me laissant retrouver mon chemin à tâtons; ce que je fis à grand'peine, après m'être cogné contre son tabouret. C'est sans doute pour cela que je rêvai de lui la moitié de la nuit; et qu'entre autres choses je le vis lancer à la mer la maison de M. Peggotty pour se livrer à une expédition de piraterie sous un drapeau noir, portant pour devise: «la Pratique, par Tidd,» et nous entraînant à sa suite sous cette enseigne diabolique, la petite Émilie et moi, pour nous noyer dans les mers espagnoles.
Le lendemain à la pension je parvins à vaincre ma timidité: le jour suivant, je me tirai encore mieux d'affaire, et mon embarras disparaissant par degrés, je me trouvai au bout de quinze jours parfaitement familiarisé avec mes nouveaux camarades, et très- heureux au milieu d'eux. J'étais maladroit à tous les jeux et fort en retard pour mes études. Mais je comptais sur la pratique pour me perfectionner dans le point le moins important, et sur un travail assidu pour faire des progrès dans l'autre. En conséquence, je me mis activement à l'oeuvre, en classe comme en récréation, et je n'y perdis pas mon temps. La vie que j'avais menée chez Murdstone et Grinby me parut bientôt si loin de moi que j'y croyais à peine, tandis que mon existence actuelle m'était devenue si habituelle, qu'il me semblait que je n'avais jamais fait que cela.
La pension du docteur Strong était excellente, et ressemblait aussi peu à celle de M. Creakle que le bien au mal. Elle était conduite avec beaucoup d'ordre et de gravité, d'après un bon système; on y faisait appel en toutes choses à l'honneur et à la bonne foi des élèves, avec l'intention avouée de compter sur ces qualités de leur part tant qu'ils n'avaient pas donné la preuve du contraire. Cette confiance produisait les meilleurs résultats. Nous sentions tous que nous avions notre part dans la direction de l'établissement, et que c'était à nous d'en maintenir la réputation et l'honneur. Aussi nous étions tous vivement attachés à la maison; j'en puis répondre pour mon compte, et je n'ai jamais vu un seul de mes camarades qui ne pensât comme moi. Nous étudiions de tout notre coeur, pour faire honneur au docteur. Nous faisions de belles parties de jeu dans nos récréations et nous jouissions d'une grande liberté; mais je me souviens qu'avec tout cela nous avions bonne réputation dans la ville, et que nos manières et notre conduite faisaient rarement tort à la renommée du docteur Strong et de son institution.
Quelques-uns des plus âgés d'entre nous logeaient chez le docteur, et c'est d'eux que j'appris quelques détails sur son compte. Il n'y avait pas encore un an qu'il avait épousé la belle jeune personne que j'avais vue dans son cabinet; c'était de sa part un mariage d'amour; la dame n'avait pas le sou, mais en revanche elle possédait, à ce que disaient nos camarades, une quantité innombrable de parents pauvres, toujours prêts à envahir la maison de son mari. On attribuait les manières distraites du docteur aux recherches constantes auxquelles il se livrait sur les racines grecques. Dans mon innocence, ou plutôt dans mon ignorance, je supposai que c'était chez le docteur une espèce de folie botanique, d'autant mieux qu'il regardait toujours par terre en marchant; ce ne fut que plus tard que je vins à savoir qu'il s'agissait des racines des mots dont il avait l'intention de faire un nouveau dictionnaire. Adams, qui était le premier de la classe et qui avait des dispositions pour les mathématiques, avait fait le calcul du temps que ce dictionnaire devait lui prendre avant d'être terminé, d'après le plan primitif et les résultats déjà obtenus. Il calculait qu'il faudrait, pour mener à fin cette entreprise, mille six cent quarante-neuf ans, à partir du dernier anniversaire du docteur, qui avait eu alors soixante-deux ans.
Quant au docteur, il était l'idole de tous les élèves, et il aurait fallu que la pension fût bien mal composée pour qu'il en fût autrement, car c'était bien le meilleur des hommes, et rempli d'une foi si simple qu'elle eût pu toucher même les coeurs de pierre des grandes urnes rangées le long de la muraille. Quand il marchait en long et en large dans la cour, près de la grille, sous les regards des corbeaux et des corneilles qui le regardaient en retroussant leur tête d'un air de pitié, comme s'ils savaient bien qu'ils étaient beaucoup plus au courant que lui des affaires de ce monde, si un vagabond alléché par le craquement de ses souliers pouvait s'approcher assez près de lui pour attirer son attention sur un récit lamentable, il était bien sûr d'obtenir de sa charité de quoi le mettre à son aise pour deux jours. On savait si bien cela dans la maison que les maîtres et les élèves les plus âgés sautaient souvent par la fenêtre pour chasser les mendiants de la cour, avant que le docteur pût s'apercevoir de leur présence, et souvent même on avait déjà fait cette expédition à quelques pas de lui, qu'il ne se doutait seulement pas le moins du monde de ce qui se passait. Une fois sorti de ses domaines et dépourvu de toute protection, c'était comme une brebis égarée, la proie du premier mécréant qui voulait tondre sa toison. Il aurait volontiers déboutonné ses guêtres pour les donner. À vrai dire, il courait parmi nous une histoire, remontant à je ne sais quelle époque, et fondée sur je ne sais quelle autorité, mais que je crois encore véritable; on disait que par un jour d'hiver, où il faisait très- froid, le docteur avait positivement donné ses guêtres à une mendiante, qui avait ensuite excité quelque scandale dans le voisinage, en promenant de porte en porte un petit enfant enveloppé dans ces langes improvisés, à la surprise générale, car les guêtres du docteur étaient aussi connues que la cathédrale dans les environs. La légende ajoutait que la seule personne qui ne les reconnut pas fut le docteur lui-même, qui les aperçut peu de temps après à l'étalage d'une échoppe de revendeuse mal famée, où l'on recevait toutes sortes d'effets en échange d'un verre de genièvre; et qu'il s'arrêta pour les examiner d'un air approbateur, comme s'il y remarquait quelque perfectionnement nouveau dans la coupe qui leur donnait un avantage signalé sur les siennes.
Ce qui était charmant à voir, c'étaient les manières du docteur avec sa jeune femme. Il avait une façon affectueuse et paternelle de lui témoigner sa tendresse, qui semblait, à elle seule, résumer toutes les vertus de ce brave homme. On les voyait souvent se promener dans le jardin, près des espaliers, et j'avais parfois l'occasion de les observer de plus près dans le cabinet ou le salon. Elle me paraissait prendre grand soin de lui et l'aimer beaucoup; mais l'intérêt qu'elle portait au dictionnaire me semblait assez faible, quoique les poches et la coiffe du chapeau du docteur fussent toujours encombrées de quelques feuillets de ce grand ouvrage dont il lui expliquait le plan en se promenant avec elle.
Je voyais souvent mistress Strong; elle avait pris du goût pour moi le jour où M. Wickfield m'avait présenté à son mari, et elle continua toujours de s'intéresser à moi avec beaucoup de bonté; en outre elle aimait beaucoup Agnès et venait souvent la voir; mais elle semblait mal à son aise avec M. Wickfield, et je trouvais qu'elle avait toujours l'air d'avoir peur de lui. Quand elle venait chez nous le soir, elle évitait d'accepter son bras pour retourner chez elle, et c'est à moi qu'elle demandait de l'accompagner. Parfois, quand nous traversions gaiement ensemble la cour de la cathédrale, sans nous attendre à rencontrer personne, nous voyions apparaître M. Jack Maldon qui était tout étonné de nous trouver là.
La mère de mistress Strong me plaisait infiniment. Elle s'appelait mistress Markleham, mais nous avions coutume, à la pension, de l'appeler le Vieux-Troupier, pour reconnaître la tactique avec laquelle elle faisait manoeuvrer la nombreuse armée de parents qu'elle conduisait en campagne contre le docteur. C'était une petite femme avec des yeux perçants. Elle portait toujours, lorsqu'elle était en grande toilette, un éternel bonnet orné de fleurs artificielles et de deux papillons voltigeant au-dessus des fleurs. On disait parmi nous que ce bonnet venait assurément de France, et ne pouvait tirer son origine que de cette ingénieuse nation; tout ce que je sais, c'est qu'il apparaissait le soir partout où mistress Markleham faisait son entrée; qu'elle avait un panier chinois pour l'emporter dans les maisons où elle devait passer la soirée, que les papillons avaient le don de voltiger sur leurs ailes tremblotantes, aussi agiles, aussi actifs que «l'abeille diligente!» si ce n'est qu'ils ne rapportaient au docteur Strong que des frais.
Je pus faire à mon aise des observations sur le Vieux-Troupier, soit dit sans lui manquer de respect, un soir qui me devint mémorable par un autre incident que je vais raconter. Le docteur recevait quelques personnes ce soir-là, à l'occasion du départ de M. Jack Maldon pour les Indes, où il allait entrer comme cadet dans un régiment, je crois, M. Wickfield ayant enfin terminé cette affaire. Ce jour-là se trouvait justement aussi l'anniversaire du docteur. Nous avions congé, nous lui avions fait notre cadeau le matin; Adams avait fait un discours au nom de tous les élèves, et nous avions applaudi à nous enrouer, ce qui avait fait pleurer le bon docteur. Le soir M. Wickfield, Agnès et moi, nous allâmes prendre le thé chez lui, en particulier.