J'éprouvais la plus vive sympathie pour M. et mistress Micawber dans ces circonstances difficiles, et je le dis à M. Micawber qui venait de rentrer, en ajoutant que je regrettais seulement de ne pas avoir assez d'argent pour leur prêter la somme qui leur était nécessaire. La réponse de M. Micawber indiquait l'agitation de son esprit. Il me dit en me donnant une poignée de mains: «Copperfield, vous êtes un véritable ami, mais en mettant toutes choses au pis, un homme qui possède un rasoir n'est jamais dépourvu d'un ami.» À cette terrible idée, mistress Micawber jeta ses bras autour du cou de M. Micawber en le conjurant de se calmer. Il pleura, mais il ne fut pas long à se remettre, car, l'instant d'après, il sonna pour commander au garçon des rognons à la brochette et des crevettes pour le déjeuner du lendemain matin.

Quand je pris congé d'eux, ils me pressèrent tous les deux si vivement de venir dîner avec eux avant leur départ qu'il me fut impossible de refuser. Mais comme je savais que je ne pourrais pas venir le lendemain, et que j'aurais beaucoup de devoirs à préparer le soir, il fut convenu que M. Micawber passerait dans la soirée chez le docteur Strong (il était convaincu que les fonds qu'il attendait de Londres devaient lui arriver ce jour-là), et qu'il me proposerait de venir le lendemain, si cela me convenait mieux. En conséquence, on vint m'appeler en classe l'après-midi suivante, et je trouvai M. Micawber dans le salon, où il me dit qu'il m'attendait à dîner, comme cela était convenu. Quand je lui demandai si l'argent était arrivé, il me serra la main et disparut.

En regardant ce soir-là par la fenêtre, je fus un peu surpris et un peu inquiet de voir passer M. Micawber donnant le bras à Uriah Heep, qui paraissait sentir avec une profonde humilité l'honneur qu'il recevait, tandis que M. Micawber prenait plaisir à étendre sur lui une main protectrice. Mais je fus encore plus surpris quand je me rendis au petit hôtel, à quatre heures, c'était l'heure indiquée, d'apprendre que M. Micawber était allé chez Uriah, et qu'il avait bu un grog à l'eau-de-vie chez mistress Heep.

«Et je vous dirai une chose, mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, votre ami Heep est un jeune homme qui ferait un bon avocat général. Si je l'avais connu à l'époque où mes embarras ont fini par une crise, tout ce que je puis dire, c'est que je crois que mes affaires avec mes créanciers auraient été beaucoup mieux conduites qu'elles ne l'ont été.»

Je ne comprenais pas bien comment cela eût été possible, attendu que M. Micawber n'avait rien payé du tout, mais je ne voulais pas faire de questions. Je n'osais pas non plus lui dire que j'espérais qu'il n'avait pas été trop communicatif avec Uriah, ni lui demander s'ils avaient beaucoup parlé de moi. Je craignais de blesser M. Micawber ou plutôt mistress Micawber qui était très- susceptible. Mais cette idée m'inquiétait, et j'y ai souvent pensé depuis.

Le dîner était superbe: un beau plat de poisson, un morceau de veau rôti avec le rognon, des saucisses, une perdrix et un pudding; il y avait du vin et de l'ale, et après le dîner, mistress Micawber fit elle-même un bol de punch.

M. Micawber était extrêmement gai. Je l'avais rarement vu d'aussi bonne humeur. Il but tant de punch que son visage reluisait comme si on l'avait verni. Il prit un ton gaiement sentimental et proposa de boire à la prospérité de la ville de Canterbury, déclarant qu'il s'y était trouvé très-heureux ainsi que mistress Micawber, et qu'il n'oublierait jamais les agréables heures qu'il y avait passées. Il porta ensuite ma santé; puis mistress Micawber, lui et moi, nous fîmes un retour sur nos anciennes relations, entre autres sur la vente de tout ce qu'ils possédaient. Alors je proposai de boire à la santé de mistress Micawber; du moins je dis modestement: «Si vous voulez bien me le permettre, mistress Micawber, j'aurai maintenant le plaisir de boire à votre santé, madame.» Sur quoi M. Micawber se lança dans un éloge pompeux de mistress Micawber, déclarant qu'elle avait été pour lui un guide, un philosophe et une amie, et qu'il me conseillait, quand je serais en âge de me marier, d'épouser une femme comme elle, s'il y en avait encore.

À mesure que le punch diminuait, M. Micawber devenait de plus en plus gai; mistress Micawber cédant à la même influence, on se mit à chanter. En un mot, je n'ai jamais vu personne de plus joyeux que M. Micawber ce soir-là, jusqu'au dernier moment de ma visite. Je pris congé très-affectueusement de lui et de son aimable femme. Je n'étais par conséquent pas préparé à recevoir, le lendemain à sept heures du matin, la lettre suivante datée de la veille à neuf heures et demie, un quart d'heure après notre séparation.

«Mon cher et jeune ami,

«Le sort en est jeté, tout est fini. Cachant sous le masque d'une gaieté maladive les ravages causés par les soucis, je ne vous ai pas appris ce soir qu'il n'y a plus d'espérance de recevoir de l'argent de Londres. Dans ces circonstances également humiliantes à éprouver, à contempler et à décrire, j'ai acquitté mes dettes envers cet établissement par un billet payable à quinze jours de date à ma résidence de Pentonville, Londres. Quand on le présentera, il ne sera pas payé. Ma ruine est au bout. La foudre va éclater, l'arbre va être couché par terre.