— Lui! repartit mistress Markleham en agitant sa tête et son éventail: que vous ne connaissez guère mon pauvre Jack Maldon pour me faire pareille question! Lui, me dire cela! Ah bien oui! il se ferait plutôt tirer à quatre chevaux avant d'en dire un mot.
— Maman! dit mistress Strong.
— Ma chère Annie, reprit sa mère, je vous prie, une fois pour toutes, de ne pas vous mêler de ce que je dis, à moins que ce ne soit pour confirmer mes paroles. Vous savez aussi bien que moi que votre cousin Maldon se laisserait plutôt tirer par un nombre indéfini de chevaux, car je ne sais pas pourquoi je me bornerais à quatre: certainement, non, ce n'est pas à quatre chevaux; il se laisserait tirer par huit, par seize, par trente-deux chevaux plutôt que de dire un mot qui pût déranger les plans du docteur.
— Dites plutôt les plans de Wickfield, dit le docteur en passant la main sur son menton et en regardant son conseiller d'un air repentant; c'est-à-dire le plan que nous avions formé à nous deux. Pour moi j'ai dit seulement: «en Angleterre ou à l'étranger.»
— Et moi, j'ai dit: «à l'étranger,» ajouta gravement M. Wickfield; c'est moi qui l'ai fait: c'est moi qui en suis responsable.
— Oh! qui est-ce qui vous parle de responsabilité? dit mistress Markleham; tout a été fait pour le mieux, mon cher monsieur Wickfield, nous savons bien que tout a été fait dans les meilleures intentions. Mais si ce pauvre garçon ne peut pas vivre là-bas, que voulez-vous y faire? S'il ne peut pas vivre là-bas, il mourra là-bas, plutôt que de déranger les projets du docteur. Je le connais bien, continua mistress Markleham en agitant son éventail avec l'air calme et prophétique d'une prêtresse inspirée, et je sais bien qu'il mourra là plutôt que de déranger les plans du docteur.
— Eh bien! eh bien! madame, dit gaiement le docteur, je ne suis pas assez fanatique de mes projets pour ne point les changer moi- même et refuser tout autre arrangement. Si M. Jack Maldon revient en Angleterre pour cause de mauvaise santé, nous ne le laisserons pas repartir, et il faudra tâcher de le pourvoir d'une manière plus avantageuse dans ce pays-ci.»
Mistress Markleham fut si surprise de la générosité de ce discours, qu'elle n'avait ni prévu ni provoqué, bien entendu, qu'elle ne put que dire au docteur que cela lui ressemblait bien, et répéter plusieurs fois de suite son geste favori, en baisant le bout de son éventail, avant d'en caresser la main de son sublime ami. Après quoi elle gronda quelque peu sa fille Annie, de ce qu'elle n'était pas plus expansive, lorsque le docteur comblait ainsi de ses bontés un ancien compagnon d'enfance, et cela pour l'amour d'elle seulement. Puis elle en vint à nous entretenir des mérites de plusieurs membres de sa famille qui n'attendaient qu'un peu d'aide pour remonter sur leur bête.
Tout ce temps-là sa fille Annie n'avait pas dit un mot, elle n'avait pas même levé les yeux. M. Wickfield l'avait suivie sans cesse du regard, assise comme elle était à côté de son Agnès. Il avait l'air de ne pas se douter qu'on pût remarquer cette attention continue, bien visible pourtant, car il était si occupé de mistress Strong et des pensées qu'elle lui suggérait, qu'il en était tout absorbé. Il finit par demander ce que M. Jack Maldon avait véritablement écrit sur sa situation, et à qui il avait adressé de ses nouvelles.
«Voilà, dit mistress Markleham en prenant par-dessus la tête du docteur une lettre posée sur la cheminée; voilà ce que ce pauvre garçon dit au docteur lui-même… Où est-ce donc?… ah! j'y suis… «Je suis fâché d'être obligé de vous dire que ma santé a beaucoup souffert; et que je crains d'en être réduit à la nécessité de revenir en Angleterre pour quelque temps; c'est ma seule espérance de guérison.» Il me semble que c'est assez clair, pauvre garçon! Sa seule espérance de guérison! Mais la lettre d'Annie est plus explicite encore. Annie, montrez-moi encore une fois cette lettre.