Je conclus de cette remarque qu'il désirait donner ma place à l'éleveur de chevaux, et j'offris en rougissant de la lui céder.

«Dans le fait si vous n'y tenez pas, monsieur, je crois que ce serait plus convenable,» dit William.

J'ai toujours considéré cette concession comme ma première faute dans la vie. Quand j'avais retenu ma place au bureau, j'avais fait inscrire à côté de mon nom: «Sur le siège du conducteur,» et j'avais donné une demi-couronne au teneur de livres. J'avais mis un paletot et un plaid tout neufs pour faire honneur à ce poste éminent, et j'étais assez fier de l'effet que je produisais sur le siège; et voilà qu'à la première poste, je me laissais supplanter par un méchant calorgne, avec des habits râpés, qui n'avait d'autre mérite que de sentir l'écurie à plein nez, et d'être assez solide sur l'impériale pour passer par-dessus ma tête aussi légèrement qu'une mouche, pendant que les chevaux allaient au grand trot! J'ai une certaine méfiance de moi-même qui m'avait déjà souvent joué de mauvais tours dans de petites occasions de ce genre, où j'aurais aussi bien fait de m'en passer; ce petit incident dont l'impériale de la diligence de Canterbury était le théâtre, n'était pas fait pour la diminuer. Ce fut en vain que je cherchai un refuge dans ma grosse voix. J'eus beau parler du fond de l'estomac tout le reste du voyage, je sentais que j'étais complètement enfoncé, et ma jeunesse me faisait pitié.

C'était pourtant curieux et intéressant, après tout, de me voir trôner là sur l'impériale d'une diligence à quatre chevaux, bien mis, bien élevé, le gousset bien garni, reconnaissant en passant les lieux où j'avais couché pendant mon pénible voyage. Mes pensées trouvaient un ample sujet d'occupation à chaque étape sur la route, en regardant passer les vagabonds, et en rencontrant ces regards que je reconnaissais si bien, il me semblait que je sentais encore la main droite du chaudronnier m'empoigner et me serrer le devant de ma chemise. En descendant l'étroite rue de Chatham, j'aperçus, en passant, la ruelle dans laquelle vivait le vieux monstre qui m'avait acheté ma veste, et j'avançai vivement la tête, pour regarder l'endroit où j'avais attendu si longtemps mon argent au soleil et à l'ombre. En approchant de Londres, quand on passa près de la maison où M. Creakle nous avait si cruellement battus, j'aurais donné tout ce que je possédais pour avoir la permission de descendre, de le rosser d'importance et de donner la clef des champs à tous ses élèves, pauvres oiseaux en cage.

Nous descendîmes à Charing-Cross, hôtel de la Croix-d'Or, espèce d'établissement moisi et étouffé. Un garçon m'introduisit dans la salle commune, et une servante me montra une petite chambre à coucher qui sentait une odeur de fiacre, et qui était aussi hermétiquement fermée qu'un tombeau de famille. J'avais ma grande jeunesse sur la conscience, je sentais bien que c'était pour cela que personne n'avait l'air de me respecter le moins du monde. La servante ne faisait aucun cas de mon opinion sur aucun sujet, et le garçon se permettait, avec une insolente familiarité, de m'offrir des conseils pour venir en aide à mon inexpérience.

«Voyons maintenant, dit le garçon d'un air d'intimité, qu'est-ce que vous voulez pour dîner? les petits gentlemen aiment la volaille, en général; prenez-moi un poulet.»

Je lui dis le plus majestueusement que je pus que je ne me souciais pas d'un poulet.

«Non? dit le garçon. Les petits gentlemen sont las de boeuf et de mouton, en général; qu'est-ce que vous dites d'une côtelette de veau?»

Je consentis à cette proposition, faute de savoir inventer autre chose.

«Est-ce que vous prendrez des pommes de terre? dit le garçon avec un sourire insinuant et en penchant la tête de côté; en général, les petits gentlemen sont rassasiés de pommes de terre.»