— Mais la gloire… j'allais continuer…
— Oh! Pâquerette romanesque! dit Steerforth en riant plus fort, pourquoi me donnerais-je la peine de faire ouvrir la bouche béante et lever les mains enthousiasmées à une troupe de pédants? je laisse cela à quelque autre; qu'il cherche la gloire, je ne la lui disputerai pas.»
J'étais confondu de m'être si grossièrement trompé, et je ne fus pas fâché de changer de conversation. Heureusement ce n'était pas difficile, car Steerforth savait passer d'un sujet à un autre avec une facilité et une grâce qui lui étaient propres.
Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous montâmes en diligence, et, grâce à la brièveté des jours d'hiver, la brune tombait déjà, quand on s'arrêta à la porte d'un vieux manoir, construit en briques, sur le sommet de la montagne à Highgate. Une dame d'un certain âge, sans être encore une femme âgée, d'une tournure distinguée et d'une jolie figure, était à la porte au moment de notre arrivée; elle appela Steerforth «mon cher Jacques,» et le serra dans ses bras. Il me présenta à cette dame, en disant que c'était sa mère, et elle m'accueillit avec une grâce majestueuse.
La maison était vieille, mais élégante et bien tenue. Des fenêtres de ma chambre, j'apercevais, dans le lointain, Londres enveloppé d'une grande vapeur, avec quelques lumières qui apparaissaient çà et là. Je n'eus que le temps de jeter, en m'habillant, un coup d'oeil sur l'ameublement massif, les paysages à l'aiguille encadrés et suspendus à la muraille, et qui étaient, je suppose, l'oeuvre de la mère de Steerforth, dans sa jeunesse, et je regardais encore des portraits de femmes au pastel, avec des cheveux poudrés et des paniers, éclairés par la flamme pétillante du feu qu'on venait d'allumer, quand on m'appela pour dîner.
Il y avait dans la salle à manger une seconde dame, petite, brune et mince; elle n'était pas agréable, quoique ses traits fussent réguliers et fins. Mon attention se porta tout d'abord sur elle, peut-être parce que je ne m'attendais pas à la voir, peut-être parce que j'étais assis en face d'elle, peut-être enfin parce qu'il y avait réellement en elle quelque chose de remarquable. Elle avait les cheveux et les yeux noirs, son regard était animé, elle était maigre, et elle avait sur la lèvre supérieure une cicatrice ancienne, je devrais plutôt dire une couture, car elle était fondue dans le ton général de son teint, et l'on voyait que la plaie était guérie depuis longtemps; elle avait dû traverser la bouche jusqu'au menton, mais la trace en était à peine visible de l'autre côté de la table, excepté sur la lèvre supérieure qui en était restée un peu déformée. Je décidai à part moi qu'elle devait avoir une trentaine d'années, et qu'elle avait envie de se marier. Elle était un peu avariée, comme une maison qui a été longtemps inoccupée, faute de trouver un locataire, mais elle avait pourtant encore bonne mine. Sa maigreur semblait provenir d'un feu intérieur qui la dévorait et qui éclatait dans ses yeux ardents.
On me la présenta sous le nom de miss Dartle, mais Steerforth et sa mère l'appelaient Rosa. J'appris qu'elle vivait chez mistress Steerforth, et qu'elle était depuis longtemps sa dame de compagnie. Il me sembla qu'elle ne disait jamais franchement ce qu'elle voulait dire, qu'elle se contentait de l'insinuer, et que cela ne lui réussissait pas mal par le fait. Par exemple, quand mistress Steerforth observa, plutôt en plaisantant que sérieusement, qu'elle craignait que son fils n'eût mené une vie un peu dissipée à l'Université, voici comment s'y prit miss Dartle:
«Oh! vraiment! vous savez que je suis très-ignorante, et que je ne demande qu'à m'instruire; mais est-ce que ce n'est pas toujours comme cela? Je croyais qu'il était convenu que ce genre de vie était…?
— Une préparation à une profession très-sérieuse: si c'est là ce que vous voulez dire, Rosa, dit mistress Steerforth avec quelque froideur…
— Oh! certainement, c'est bien vrai, répondit miss Dartle, mais est-ce que, malgré tout, ce n'est pas toujours comme cela? Je ne demande qu'à être rectifiée si je me trompe; mais je croyais que c'était en réalité toujours comme cela.