«Je viendrai où vous voudrez, et je ferai ce que vous voudrez, dit Steerforth; dites-moi seulement où je dois me rendre, et je ne vous demande que deux heures pour me préparer à mon rôle, sentimental ou comique, à votre choix.»
Je lui donnai les renseignements les plus détaillés pour trouver la demeure de M. Barkis, et ceci convenu, je sortis seul. L'air était vif, le pavé était sec, la mer était transparente, le soleil versait des flots de lumière, sinon de chaleur, et tout le monde semblait gai et en train. Je me sentais si joyeux que, dans ma satisfaction de me retrouver à Yarmouth, j'aurais volontiers arrêté chaque passant pour lui donner une poignée de main.
Les rues me paraissaient un peu étroites. C'est toujours comme cela quand on revoit plus tard celles qu'on a connues dans son enfance. Mais je n'avais rien oublié, rien n'était changé, jusqu'au moment où j'arrivai près de la boutique de M. Omer. Les mots «Omer et Joram» avaient remplacé le nom unique d'Omer. Mais l'inscription, «Magasin de deuil, tailleur, et entrepreneur de funérailles,» était toujours à sa place.
Mes pas se dirigèrent si naturellement vers la porte de la boutique, après avoir lu l'enseigne de l'autre côté de la rue, que je traversai la chaussée pour regarder par la fenêtre. Je vis dans le fond une jolie personne qui faisait sauter un petit enfant dans ses bras: un autre marmot la tenait par son tablier. Je reconnus sans peine Minnie et ses enfants. La porte vitrée de la boutique n'était pas ouverte, mais j'entendais faiblement dans l'atelier, au fond de la cour, retentir le vieux toc toc du marteau, qui semblait n'avoir jamais cessé depuis mon départ.
«Monsieur Omer est-il chez lui? dis-je en entrant. Je serais bien aise de le voir un moment.
— Oh! oui, monsieur, il est à la maison, dit Minnie. Son asthme ne lui permet pas de sortir par ce temps-là. Joseph, appelez votre grand père!»
Le petit garçon qui tenait son tablier poussa un cri d'appel si énergique qu'il en fut effrayé lui-même, et qu'il cacha sa tête dans les jupons de sa mère, à la grande admiration de celle-ci. J'entendis approcher quelqu'un qui soufflait à grand bruit, et je vis bientôt apparaître M. Omer, l'haleine plus courte encore que par le passé, mais du reste, très-peu vieilli.
«Votre serviteur, monsieur, dit M. Omer. Que puis-je faire pour vous?
— Me donner une poignée de main, si vous voulez bien, monsieur Omer, dis-je en lui tendant la mienne, vous avez montré beaucoup de bonté pour moi un jour où je crains de ne pas vous en avoir assez témoigné ma reconnaissance.
— Ah! vraiment? répondit le vieillard. Je suis enchanté de ce que vous me dites là, mais je ne m'en souviens pas. Vous êtes bien sûr que c'est moi?