— Oui, c'est le bateau, répondis-je. C'est bien celui que j'avais vu ce matin, dit-il, j'y étais venu d'instinct, apparemment!»

Nous cessâmes de parler en approchant de la lumière; je cherchai la porte, je mis la main sur le loquet, et, faisant signe à Steerforth de rester tout près de moi, j'entrai.

De l'extérieur nous avions distingué des voix: au moment de notre entrée j'entendis frapper des mains, et j'aperçus avec étonnement que cette manifestation venait de la lamentable mistress Gummidge; mais mistress Gummidge n'était pas la seule personne qui parût dans cet état d'excitation peu ordinaire. M. Peggotty, riant de toutes ses forces et le visage illuminé par une joie inaccoutumée, ouvrait ses grands bras pour y recevoir la petite Émilie; Ham, avec une expression d'admiration et de ravissement mêlée d'une certaine timidité gauche qui ne lui seyait pas mal, tenait la petite Émilie par la main, comme s'il la présentait à M. Peggotty; la petite Émilie elle-même, rouge et embarrassée, mais évidemment ravie de la joie de M. Peggotty, allait échapper à Ham pour se réfugier dans les bras de M. Peggotty, mais elle nous vit la première et s'arrêta en nous voyant. Tel était le groupe que nous aperçûmes en passant de l'air froid et humide de la nuit à la chaude atmosphère de la chambre, et mon premier regard tomba sur mistress Gummidge qui était sur le second plan à battre des mains comme une folle.

Ce petit tableau disparut comme un éclair au moment de notre entrée. J'étais déjà au milieu de la famille étonnée, face à face avec M. Peggotty, lorsque Ham s'écria:

«C'est M. David, c'est M. David!»

En un instant, il se fit un échange inouï de poignées de mains: tout le monde parlait à la fois: on se demandait des nouvelles les uns des autres: on se disait la joie qu'on avait à se revoir. M. Peggotty était si fier et si heureux pour sa part qu'il ne savait que dire, et qu'il se bornait à me tendre la main, pour reprendre ensuite celle de Steerforth, puis la mienne, et à secouer ses cheveux crépus, en riant avec une telle expression de joie et de triomphe qu'il y avait plaisir à le regarder.

«Jamais on n'a vu, je crois, chose pareille, dit M. Peggotty; ces deux messieurs, de véritables messieurs sous mon toit ce soir, sérieusement, ce soir! Émilie, ma chérie, venez ici! venez ici, petite sorcière! voilà l'ami de M. David, ma chère! Voilà le monsieur dont vous avez entendu parler, Émilie. Il vient avec M. David pour vous voir; c'est le plus beau jour de la vie de votre oncle, quoi qu'il puisse lui arriver par la suite! Hourrah!»

Après avoir prononcé ce discours d'un seul trait, et avec une animation et une joie sans bornes, M. Peggotty prit dans ses grandes mains la figure de sa nièce, et après l'avoir embrassée de tout son coeur une dizaine de fois, appuya cette petite tête contre sa large poitrine, en caressant les cheveux d'Émilie aussi doucement qu'eût pu le faire la main d'une dame. Puis il la laissa aller: elle s'enfuit dans la petite chambre où je couchais autrefois, et M. Peggotty, hors d'haleine, grâce à la satisfaction inaccoutumée qu'il éprouvait, se retourna vers nous…

«Messieurs, dit-il, si deux messieurs comme vous, des messieurs de naissance…

— C'est vrai, c'est vrai! criait Ham. Bien dit! c'est la vérité,
M. David! Des messieurs de naissance! c'est la vérité!