— Et puis, nous avons eu du bonheur, ajoutai-je, d'arriver juste à temps pour être témoins de leur joie à la perspective de ce mariage. Je n'ai jamais vu des gens si heureux! Quel plaisir de voir et de partager, comme nous l'avons fait, leur joie innocente!

— Il est un peu lourdaud, n'est-ce pas, pour épouser la petite?» dit Steerforth.

Il avait témoigné tant de sympathie au pauvre Ham et à tous les autres, que je fus un peu blessé de la froideur de cette réponse inattendue. Mais, en me retournant vivement, je vis sourire ses yeux, et je repartis avec un grand soulagement:

«Ah! Steerforth, riez, riez tant que vous voudrez, de ces pauvres gens! taquinez miss Dartle ou essayez de plaisanter pour me cacher vos sympathies véritables: cela m'est égal, je vous connais trop bien. Quand je vois comme vous comprenez les pauvres gens, avec quelle franchise vous pouvez prendre part à la joie d'un rude pêcheur comme M. Peggotty, et vous prêter à la passion de ma vieille bonne pour moi, je sens qu'il n'y a pas parmi les pauvres une joie ou un chagrin, une seule émotion qui puisse vous être indifférente, et mon affection et mon admiration pour vous, Steerforth, en deviennent vingt fois plus fortes.»

Il s'arrêta, me regarda en face, et me dit:

«Pâquerette, je crois que vous parlez sérieusement, comme un honnête garçon que vous êtes. Je voudrais bien que nous fussions tous de même!»

Un moment après, il chantait gaiement la chanson de M. Peggotty, pendant que nous arpentions d'un bon pas la route de Yarmouth.

CHAPITRE XXII.

Nouveaux personnages sur un ancien théâtre.

Steerforth passa plus de quinze jours avec moi à Yarmouth. Il est inutile de dire que la plus grande partie de notre temps s'écoulait de compagnie; pourtant il arrivait parfois que nous nous séparions pendant quelques heures. Il était assez bon marin; moi je ne l'étais guère, et quand il allait pêcher avec M. Peggotty, ce qui était un de ses amusements favoris, je restais en général à terre. J'étais aussi plus retenu que lui par suite de ma résidence chez Peggotty: je savais qu'elle soignait M. Barkis tout le jour, et je n'aimais pas à rentrer tard, tandis que Steerforth qui couchait à l'hôtel était libre de ses actions, et n'avait à consulter que ses fantaisies. Voilà comment je finis par savoir qu'il donnait de petites régalades aux pêcheurs dans le cabaret que fréquentait quelquefois M. Peggotty, à l'enseigne de la Bonne-volonté, quand j'étais couché; et qu'il revêtait des habits de matelot pour aller passer la nuit en mer au clair de la lune, et rentrer à la marée du matin. Je savais du reste que sa nature active et son humeur impétueuse trouvaient un grand plaisir dans la fatigue corporelle et le mauvais temps, comme dans tous les autres moyens nouveaux d'excitation qui pouvaient s'offrir à lui; aussi ne fus-je pas étonné d'apprendre ces détails. Il y avait encore une autre raison qui nous séparait quelquefois c'est que je portais naturellement de l'intérêt à Blunderstone et j'aimais à aller revoir les lieux témoins de mon enfance, tandis que Steerforth, après m'y avoir accompagné une fois, ne se soucia plus d'y retourner; si bien qu'à trois ou quatre reprises, dans des occasions que je me rappelle parfaitement, nous nous séparâmes après avoir déjeuné de bonne heure pour nous retrouver le soir assez tard à dîner. Je n'avais aucune idée de la manière dont il passait son temps dans l'intervalle, je savais seulement qu'il était en grande faveur dans la ville, et qu'il trouvait vingt façons de se divertir là où un autre n'aurait pu en découvrir une seule.