La jeune fille que j'avais vue sur la plage était près du feu. Elle était assise par terre, la tête et le bras appuyés sur une chaise qu'Émilie venait de quitter, j'imagine, et sur laquelle elle avait tenu sans doute la tête de la pauvre abandonnée posée sur ses genoux. Je vis à peine sa figure, ses cheveux étaient épars comme si elle les avait défaits de ses propres mains. Cependant je pus voir qu'elle était jeune et qu'elle avait un beau teint. Peggotty avait pleuré, la petite Émilie aussi. Pas un mot ne fut prononcé au moment de notre arrivée, et le tic tac de la vieille horloge hollandaise à côté du dressoir semblait deux fois plus fort qu'à l'ordinaire dans ce profond silence.
Émilie parla la première.
«Marthe voudrait aller à Londres, dit-elle à Ham.
— Pourquoi à Londres? répondit Ham.»
Il était debout entre elles et regardait la jeune fille étendue à terre, avec un mélange de compassion pour elle et de déplaisir de la voir dans la société de celle qu'il aimait tant. Je me suis toujours rappelé ce regard. Ils parlaient tout bas l'un et l'autre comme si elle était malade, mais on entendait tout distinctement, quoique leurs voix s'élevassent à peine au-dessus d'un murmure.
«Je serai mieux là qu'ici, dit tout haut une troisième voix, celle de Marthe, qui restait toujours à terre. Personne ne m'y connaît: tout le monde me connaît ici.
— Que fera-t-elle là-bas?» demanda Ham. Elle se souleva, le regarda un moment d'un air sombre, puis, baissant la tête de nouveau, elle se passa le bras droit autour de son cou, avec une expression de douleur aussi vive que si elle était dans l'agonie de la fièvre, ou qu'elle vînt de recevoir un plomb mortel.
«Elle tâchera de se bien conduire, dit la petite Émilie. Vous ne savez pas tout ce qu'elle nous a dit. N'est-ce pas, ma tante, ils ne peuvent pas savoir?»
Peggotty secoua la tête d'un air de compassion.
«Oui, je tâcherai, dit Marthe, si vous voulez m'aider à m'en aller. Je ne puis toujours faire pis qu'ici. Peut-être me conduirai-je mieux. Oh! dit-elle avec un frisson de terreur, arrachez-moi de ces rues où tout le monde me connaît depuis mon enfance!»