— Mais, je ne sais pas, dit Steerforth tranquillement. Vous pouvez aussi bien vous faire procureur qu'autre chose, je suppose.»

Je ne pus m'empêcher de rire encore de lui voir mettre toutes les professions sur la même ligne et je lui en témoignai ma surprise.

«Qu'est-ce que c'est que ça un procureur, Steerforth? ajoutai-je.

— Oh! c'est une sorte d'avoué monacal, répliqua-t-il. Il joue, près de ces vieilles cours surannées qu'on appelle l'Officialité et qui tiennent leurs assises dans un petit coin, près du cimetière de Saint-Paul, le même rôle que les avoués jouent dans les cours de justice. C'est un fonctionnaire dont l'existence aurait dû, selon le cours naturel des choses, se terminer il y a plus de deux cents ans, mais je vous ferai mieux comprendre ce qu'est un procureur en vous expliquant ce que c'est que l'Officialité. C'est un petit endroit retiré, où l'on applique ce qu'on appelle la loi ecclésiastique et où l'on fait toutes sortes de tours de passe-passe avec de vieux monstres d'actes du parlement, dont la moitié du monde ignore l'existence, et dont le reste suppose qu'ils étaient déjà à l'état fossile du temps des Édouards. C'est une cour qui jouit d'un ancien monopole pour les procès relatifs aux testaments, aux contrats de mariage et aux discussions qui s'élèvent à propos des navires et des bateaux.

— Allons donc, Steerforth, m'écriai-je, vous ne me ferez pas croire qu'il y ait le moindre rapport entre les affaires de l'Église et celles de la marine?

— Je n'ai pas cette prétention, mon cher garçon, répliqua-t-il, mais je veux dire que tout cela est traité et jugé par les mêmes gens, dans cette même cour de l'Officialité. Vous pouvez y aller un jour, et vous les trouverez empêtrés dans tous les termes de marine, du dictionnaire de Young, et cela à propos de la Nancy, qui a coulé bas la Marie-Jeanne, ou à propos de M. Peggotty et des pêcheurs de Yarmouth qui, pendant un coup de vent, auront porté une ancre et un câble au paquebot de l'Inde le Nelson en détresse; mais, si vous y retournez quelques jours après, vous les trouverez occupés à examiner les témoignages pour et contre un ecclésiastique qui s'est mal conduit, et vous verrez que le juge du procès maritime est en même temps l'avocat de l'affaire ecclésiastique, vice versa. Tout se passe comme au théâtre, on est juge aujourd'hui, on ne l'est plus le lendemain; on passe d'un emploi à un autre, on change sans cesse de rôle, mais c'est toujours une petite affaire très-avantageuse que cette comédie de société représentée devant un public extrêmement choisi.

— Mais les avocats et les procureurs ne sont pas une seule et même chose, n'est-ce pas? dis-je un peu troublé.

— Non, répliqua Steerforth, les avocats ne sont que des pékins, des gens qui doivent avoir pris leur grade de docteur à l'université, c'est ce qui fait que je ne suis pas étranger à ces questions-là. Les procureurs emploient les avocats. Ils reçoivent en commun de bons honoraires et mènent là une bonne petite vie très-agréable. Bref, David, je vous conseille de ne pas dédaigner la cour de l'Officialité. Je vous dirai de plus, si cela peut vous faire plaisir, qu'ils se flattent d'exercer là un état de la plus haute distinction.»

En faisant la part de la légèreté avec laquelle Steerforth traitait le sujet, et en réfléchissant à la gravité antique que j'associais dans mon esprit avec ce vieux petit coin près du cimetière de Saint-Paul, je me sentais assez disposé à accepter la proposition de ma tante, sur laquelle elle me laissait parfaitement libre d'ailleurs, me disant franchement que cette idée lui était venue en allant voir dernièrement son procureur à la cour de l'Officialité, pour régler son testament en ma faveur.

«En tout cas, c'est un procédé louable de la part de votre tante, dit Steerforth quand je lui communiquai cette circonstance, et qui mérite encouragement. Pâquerette, mon avis est que vous ne dédaigniez pas l'Officialité.»