Je murmurai quelques mots d'assentiment très-chaleureux et véritablement méritoires de la part d'un homme qui n'avait jamais entendu parler de lui; puis je demandai quelle était la profession de M. Traddles.

«Traddles, dit M. Waterbrook, étudie pour le barreau; c'est un très-bon garçon… incapable de faire du mal à personne qu'à lui- même.

— Quel mal peut-il se faire à lui-même? répliquai-je, contrarié d'apprendre cette mauvaise nouvelle.

— Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue et en jouant avec sa chaîne de montre, d'un certain air d'aisance presque impertinente, je ne crois pas qu'il arrive jamais à grand'chose. Je parierais, par exemple, qu'il n'aura jamais vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m'a été recommandé par un de mes amis du barreau. Oh! certainement, certainement, il ne manque pas de quelque talent pour étudier une cause et pour exposer clairement une question par écrit, mais voilà tout. J'ai le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne laisse pas que d'être considérable… pour lui s'entend. Oh! certainement, certainement!»

J'étais très-frappé de l'air de satisfaction dégagée dont M. Waterbrook prononçait de temps en temps son petit «Oh! certainement!» L'expression qu'il y mettait était étrange. Cela vous donnait tout de suite l'idée d'un homme qui était né, non pas comme on dit, avec une cuiller d'argent dans la bouche, mais avec une échelle à la main, et qui avait escaladé l'un après l'autre tous les échelons de la vie jusqu'à ce qu'il pût jeter du faîte un regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en bas dans le fossé.

Je continuai de réfléchir sur ce sujet, quand on annonça le dîner. M. Waterbrook offrit son bras à la tante d'Hamlet; M. Henry Spiker donna le sien à mistress Waterbrook; Agnès, que j'avais envie de réclamer, fut confiée à un monsieur souriant qui avait les jambes un peu grêles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualité de jeunesse, nous descendîmes les derniers, sans cérémonie. Je ne fus pas tout à fait aussi contrarié que je l'aurais été d'avoir manqué le bras d'Agnès, en trouvant l'occasion, sur l'escalier, de renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir, tandis qu'Uriah se tortillait près de nous avec une humilité et une satisfaction si indiscrètes, que j'avais grande envie de le jeter par-dessus la rampe.

Nous fûmes séparés à table, Traddles et moi. Nous étions aux deux bouts opposés; il était perdu dans l'éclat éblouissant d'une robe de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d'Hamlet. Le dîner fut très-long, et la conversation roula tout entière sur l'aristocratie de naissance, sur ce qu'on appelle… le sang. Mistress Waterbrook nous répéta plusieurs fois que, si elle avait une faiblesse, c'était pour le sang.

Il me vint plusieurs fois à l'esprit que nous n'en aurions pas été plus mal, si nous n'avions pas été si comme il faut. Nous étions tellement comme il faut, que le cercle de la conversation était extrêmement restreint. Il y avait au nombre des invités un monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport (M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires légales de la Banque; et entre la Banque et la Trésorerie, nous étions aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de là. Pour ajouter à l'agrément de la chose, la tante d'Hamlet avait le défaut de la famille et se livrait constamment à des soliloques décousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est vrai de dire qu'ils étaient peu nombreux, mais comme nous retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste pour donner carrière à ses spéculations abstraites que son neveu lui-même.

Le sang! le sang! on aurait pu se croire à un dîner d'ogres, tant la conversation prenait un ton sanguinaire.

«J'avoue que je suis de l'avis de mistress Waterbrook, dit M. Waterbrook en élevant son verre à la hauteur de ses yeux. Il y a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens pour le sang!