— Oh! ne parlez pas de lit, monsieur Copperfield, répondit-il d'un ton suppliant, en relevant une de ses jambes. Mais, est-ce que vous verriez quelque inconvénient à me laisser coucher par terre devant le feu?

— Si vous en êtes là, prenez mon lit, je vous en prie, et moi, je m'étendrai devant le feu.»

Il refusa mon offre, d'une voix assez perçante, dans l'excès de sa surprise et de son humilité, pour aller réveiller mistress Crupp, endormie, je suppose, à cette heure indue, dans une chambre éloignée, située à peu près au niveau de la marée basse, et bercée probablement dans son sommeil, par le bruit d'une horloge incorrigible, à laquelle elle en appelait toujours quand nous avions quelque petite discussion sur une question d'exactitude; cette horloge était toujours de trois quarts d'heure en retard, quoiqu'elle eût été réglée chaque matin sur les autorités les plus compétentes. Aucun des arguments qui me venaient à l'esprit dans mon état de trouble, n'ayant d'effet sur sa modestie, je renonçai à lui persuader d'accepter ma chambre à coucher, et je fus obligé de lui improviser, le mieux possible, un lit auprès du feu. Le matelas du canapé (beaucoup trop court pour ce grand cadavre), les coussins du canapé, une couverture, le tapis de la table, une nappe propre et un gros paletot, tout cela composait un coucher dont il me fut platement reconnaissant. Je lui prêtai un bonnet de nuit dont il s'affubla à l'instant, et qui le rendait si horrible, que je n'ai jamais pu en porter depuis; après quoi je le laissai reposer en paix.

Je n'oublierai jamais cette nuit-là. Je n'oublierai jamais combien de fois je me tournai et me retournai dans mon lit; combien de fois je me fatiguai à penser à Agnès et à cet animal; combien de fois je me demandai ce que je pouvais et ce que je devais faire, et tout cela, pour aboutir toujours à cette impasse, que je n'avais rien de mieux à faire pour le repos d'Agnès, que de ne rien faire du tout, et de garder pour moi ce que j'avais appris. Si je m'endormais un moment, l'image d'Agnès avec ses yeux si doux, et celle de son père la regardant tendrement, s'élevaient devant moi, pour me supplier de venir à leur aide, et me remplissaient de vagues terreurs. Chaque fois que je me réveillais, l'idée qu'Uriah dormait dans la chambre à côté m'oppressait comme un cauchemar, et je me sentais sur le coeur un poids de plomb; j'avais peur d'avoir pris pour locataire un démon de la plus vile espèce.

Les pincettes me revenaient aussi à l'esprit dans mon sommeil, sans que je pusse m'en débarrasser. Il me semblait, tandis que j'étais à demi endormi et à demi éveillé, qu'elles étaient encore toutes rouges, et que je venais de les saisir pour les lui passer au travers du corps. Cette idée me poursuivait tellement, quoique sachant bien qu'elle n'avait aucune solidité, que je me glissai dans la pièce voisine pour m'assurer qu'il y était bien en effet, couché sur le dos, ses jambes étendues jusqu'au bout de la chambre; il ronflait; il avait un rhume de cerveau et sa bouche était ouverte comme une boîte aux lettres; enfin, il était en réalité beaucoup plus affreux que mon imagination malade ne l'avait rêvé, et mon dégoût même devint une sorte d'attraction qui m'obligeait à revenir à peu près toutes les demi-heures pour le regarder de nouveau. Aussi cette longue nuit me sembla plus lente et plus sombre que jamais, et le ciel chargé de nuages s'obstinait à ne laisser paraître aucune trace du jour.

Quand je le vis descendre de bonne heure, le lendemain matin (car, grâce au ciel, il refusa de rester à déjeuner), il me sembla que la nuit disparaissait avec lui; mais en prenant le chemin de mon bureau, je recommandai particulièrement à mistress Crupp de laisser mes fenêtres ouvertes, pour donner de l'air à mon salon, et le purifier de toutes les souillures de sa présence.

CHAPITRE XXVI.

Me voilà tombé en captivité.

Je ne vis plus Uriah Heep jusqu'au jour du départ d'Agnès. J'étais au bureau de la diligence pour lui dire adieu et la voir partir, et je la trouvai là qui retournait à Canterbury par le même véhicule. J'éprouvai du moins une petite satisfaction à voir cette redingote marron trop courte de taille, étroite et mal fagotée, en compagnie d'un parapluie qui ressemblait à une tente, plantés au bord du siège de derrière sur l'impériale, tandis qu'Agnès avait naturellement une place d'intérieur; mais je méritais bien cette petite indemnité pour la peine que je pris de faire l'aimable avec lui pendant qu'Agnès pouvait nous voir. À la portière de la diligence, de même qu'au dîner de mistress Waterbrook, il planait autour de nous sans relâche comme un grand vautour, dévorant chaque parole que je disais à Agnès ou qu'elle me disait.

Dans l'état de trouble où m'avait jeté la confidence qu'il m'avait faite au coin de mon feu, j'avais réfléchi souvent aux expressions qu'Agnès avait employées en parlant de l'association. «J'ai fait, j'espère, ce que je devais faire. Je savais qu'il était nécessaire pour le repos de papa que ce sacrifice s'accomplit, et je l'ai engagé à le consommer.» J'étais poursuivi depuis lors par le triste pressentiment qu'elle céderait à ce même sentiment, et qu'elle y puiserait la force d'accomplir tout autre sacrifice par amour pour son père. Je connaissais son affection pour lui. Je savais combien sa nature était dévouée. J'avais appris d'elle-même qu'elle se regardait comme la cause innocente des erreurs de M. Wickfield, et qu'elle croyait avoir ainsi contracté envers lui une dette qu'elle désirait ardemment d'acquitter. Je ne trouvais aucune consolation à remarquer la différence qui existait entre elle et ce misérable rousseau en redingote marron, car je sentais que le grand danger venait précisément de la différence qu'il y avait entre la pureté et le dévouement de son âme et la bassesse sordide de celle d'Uriah. Il le savait bien, et il avait sans doute fait entrer tout cela en ligne de compte dans ses calculs hypocrites.