C'était ma seule et ma fidèle consolation. Quand j'y pense, je revois toujours devant moi une belle soirée d'été; les enfants du village jouaient dans le cimetière, et moi, je lisais dans mon lit, comme si ma vie en eût dépendu. Toutes les granges du voisinage, toutes les pierres de l'église, tous les coins du cimetière, avaient, dans mon esprit, quelque association avec ces fameux livres et représentaient quelque endroit célèbre de mes lectures. J'ai vu Tom Pipes gravir le clocher de l'église; j'ai remarqué Strass, son sac sur le dos, assis sur la barrière pour s'y reposer, et je sais que le commodore Trunnion présidait le club avec M. Pickle dans la salle du petit cabaret de notre village.

Le lecteur sait maintenant aussi bien que moi où j'en étais à cette époque de mon enfance que je vais reprendre.

Un matin, en descendant dans le salon avec mes livres, je vis que ma mère avait l'air soucieux, que miss Murdstone avait l'air ferme, et que M. Murdstone ficelait quelque chose au bas de sa canne, petit jonc élastique qu'il se mit à faire tournoyer en l'air à mon arrivée.

«Puisque je vous dis, Clara, disait M. Murdstone, que j'ai souvent été fouetté moi-même.

— Bien certainement, dit miss Murdstone.

— Certainement, ma chère Jane, balbutia timidement ma mère; mais croyez-vous que cela ait fait du bien à Édouard?

— Croyez-vous que cela ait fait du mal à Édouard, Clara? reprit gravement M. Murdstone.

— C'est là toute la question,» dit sa soeur.

À cela ma mère répondit: «Certainement, ma chère Jane,» et ne dit plus un mot.

Je sentais que j'étais personnellement intéressé à ce dialogue, et je cherchais les yeux de M. Murdstone qui se fixèrent sur les miens.