— Est-ce loin, monsieur? demandai-je timidement.

— Il y a un bon bout de chemin, dit-il; nous irons par la diligence; on compte environ six milles.»

Je me sentais si las et si épuisé, que l'idée de faire encore six milles sans me restaurer était au-dessus de mes forces. Je m'enhardis jusqu'à lui dire que je n'avais pris absolument rien pendant toute la nuit, et que je lui serais très-reconnaissant s'il voulait bien me permettre d'acheter quelque chose pour manger. Il parut surpris (je le vois encore s'arrêter et me regarder); après avoir réfléchi un instant, il me dit qu'il avait besoin de s'arrêter chez une vieille femme qui habitait près de là, et que ce que j'aurais de mieux à faire, ce serait d'acheter un peu de pain, ou toute autre nourriture à mon choix, pourvu qu'elle fût saine, et de déjeuner chez cette personne qui me procurerait du lait.

Nous nous rendîmes chez un boulanger, où, après avoir jeté mon dévolu sur une foule de petits gâteaux succulents qu'il refusa de me laisser prendre les uns après les autres, nous finîmes par nous décider pour un bon petit pain de seigle qui me coûta trois pence. Plus loin, nous achetâmes un oeuf et une tranche de lard fumé; tout cela me laissa encore possesseur de pas mal de petite monnaie sur mon second shilling que j'avais changé, ce qui me fit penser que Londres était un endroit où l'on vivait à très-bon marché. Lorsque nous eûmes fait nos provisions, nous traversâmes, au milieu d'un tapage et d'un mouvement qui troublaient singulièrement ma pauvre tête, un pont, London-Bridge sans doute (je crois même qu'il me le dit, mais j'étais à moitié endormi), et enfin nous arrivâmes chez la vieille femme qui logeait dans un hospice, comme je pus le voir à l'apparence du bâtiment et aussi à l'inscription placée au-dessus de la grille, qui disait que cette maison avait été fondée pour vingt-cinq femmes pauvres.

Le maître d'études de Salem-House leva le loquet d'une de ces portes noires qui se ressemblaient toutes: d'un côté il y avait une fenêtre à petits carreaux, et au-dessus de la porte une autre fenêtre à petits carreaux; nous entrâmes dans la maison d'une de ces pauvres vieilles femmes, qui soufflait son feu sur lequel était placée une petite casserole. En voyant entrer mon conducteur, la vieille femme cessa de souffler, et dit quelque chose comme: «Mon Charles!» Mais en me voyant entrer après lui, elle se leva, et fit en se frottant les mains une espèce de révérence embarrassée.

«Pouvez-vous faire cuire le déjeuner de ce jeune monsieur, je vous prie, dit le maître d'études de Salem-House.

— Si je le peux? dit la vieille femme; mais oui, certainement.

— Comment va mistress Fibbitson aujourd'hui?» dit le maître d'études en regardant une autre vieille femme assise sur une grande chaise près du feu; elle avait si bien l'air d'un paquet de vieux chiffons, qu'à l'heure qu'il est je me félicite encore de ce que je n'ai pas commis l'erreur de m'asseoir dessus.

«Ah! elle ne va pas trop bien, dit la première vieille femme; elle est dans un de ses mauvais jours. Je crois vraiment que, si par malheur le feu s'éteignait, elle s'éteindrait avec lui pour ne plus jamais revenir à la vie.»

Ils la regardaient tous deux, je fis de même. Bien qu'il fît très- chaud dehors, elle semblait ne songer à rien au monde qu'au feu. Je crois même qu'elle était jalouse de la casserole, et j'ai quelque soupçon qu'elle lui en voulait de lui cacher le feu pour faire cuire mon oeuf et frire mon lard, car je la vis me montrer le poing quand tout le monde avait le dos tourné, pendant ces opérations culinaires. Le soleil entrait par la petite fenêtre, mais elle lui tournait le dos, et, assise dans sa grande chaise qui tournait aussi le dos au soleil, elle semblait couver le feu comme pour lui tenir chaud, au lieu de s'y chauffer elle-même, et elle le surveillait d'un oeil méfiant. Lorsqu'elle vit que les préparatifs de mon déjeuner touchaient à leur terme et que le feu allait enfin être délivré, elle éclata de rire dans sa joie, et je dois dire que son rire était loin d'être mélodieux.