Je ne sais si M. Creakle eut vraiment envie de sauter sur moi, ou s'il avait seulement l'intention de m'effrayer, mais il s'élança hors de son fauteuil et je m'enfuis comme un trait, sans attendre l'homme à la jambe de bois; je ne m'arrêtai que dans le dortoir, où je me fourrai bien vite dans mon lit, où je restai à trembler, pendant plus de deux heures.
Le lendemain matin M. Sharp revint. M. Sharp était le second de M. Creakle, le supérieur de M. Mell. M. Mell prenait ses repas avec les élèves, mais M. Sharp dînait et soupait à la table de M. Creakle. C'était un petit monsieur à l'air délicat, avec un très-grand nez; il portait sa tête de côté, comme si elle était trop lourde pour lui. Ses cheveux étaient longs et ondulés, mais j'appris par le premier élève qui revint, que c'était une perruque (une perruque d'occasion, me dit-il), et que M. Sharp sortait tous les samedis pour la faire boucler.
Ce fut Tommy Traddles qui me donna ce renseignement, il revint le premier. Il se présenta à moi en m'informant que je trouverais son nom au coin de la grille à droite, au devant du grand verrou; je lui dis: «Traddles,» à quoi il me répondit «lui-même,» puis il me demanda une foule de détails sur moi et sur ma famille.
Ce fut très-heureux pour moi que Traddles revint le premier. Mon écriteau l'amusa tellement, qu'il m'épargna l'embarras de le montrer ou de le dissimuler, en me présentant à tous les élèves immédiatement après leur arrivée. Qu'ils fussent grands ou petits, il leur criait: «Venez vite! voilà une bonne farce!» Heureusement aussi, la plupart des enfants revenaient tristes et abattus, et moins disposés à rire à mes dépens, que je ne l'avais craint. Il y en avait bien quelques-uns qui sautaient autour de moi comme des sauvages, et il n'y en avait à peu près aucun qui sût résister à la tentation de faire comme si j'étais un chien dangereux: ils venaient me caresser et me cajoler comme si j'étais sur le point de les mordre, puis ils disaient: «À bas, monsieur!» et ils m'appelaient «Castor.» C'était naturellement fort ennuyeux pour moi, au milieu de tant d'étrangers, et cela me coûta bien des larmes, mais à tout prendre, j'avais redouté pis.
On ne me regarda comme positivement admis dans la pension, qu'après l'arrivée de F. Steerforth. On m'amena devant lui comme devant mon juge: il avait la réputation d'être très-instruit, et il était très-beau garçon: il avait au moins six ans plus que moi. Il s'enquit, sous un petit hangar dans la cour, des détails de mon châtiment, et voulut bien déclarer que selon lui, «c'était une fameuse infamie,» ce dont je lui sus éternellement gré.
«Combien d'argent avez-vous, Copperfield? me dit-il tout en se promenant avec moi, une fois mon jugement prononcé.
Je lui dis que j'avais sept shillings.
«Vous feriez mieux de me les donner, dit-il. Je vous les garderais; si cela vous plaît, toutefois: autrement, n'en faites rien.»
Je me hâtai d'obéir à cette amicale proposition, et je versai dans la main de Steerforth tout le contenu de la bourse de Peggotty.
— Voulez-vous en dépenser quelque chose maintenant? dit
Steerforth. Qu'en pensez-vous?