— Mais c'est vous, repartit Traddles.

— Qu'est-ce que j'ai donc fait? dit Steerforth.

— Comment, ce que vous avez fait? reprit Traddles, vous l'avez profondément blessé, et vous lui avez fait perdre sa place.

— Je l'ai blessé! répéta dédaigneusement Steerforth. Il s'en consolera un de ces quatre matins, allez. Il n'a pas le coeur aussi sensible que vous, mademoiselle Traddles. Quant à sa place, qui était fameuse, n'est-ce pas? croyez-vous que je ne vais pas écrire à ma mère pour lui envoyer de l'argent?»

Nous admirâmes tous la noblesse des sentiments de Steerforth: sa mère était veuve et riche, et prête, disait-il, à faire tout ce qu'il lui demanderait. Nous fûmes tous ravis de voir Traddles ainsi remis à sa place, et on éleva jusqu'aux nues la magnanimité de Steerforth, surtout quand il nous eut informés, comme il daigna le faire, qu'il n'avait agi que dans notre intérêt, et pour nous rendre service, mais qu'il n'avait pas eu pour lui la moindre pensée d'égoïsme.

Mais je suis forcé d'avouer que ce soir-là, tandis que je racontais une de mes histoires, le son de la flûte de M. Mell semblait retentir tristement à mon oreille, et lorsque Steerforth fut enfin endormi, je me sentis tout à fait malheureux à la pensée de notre pauvre maître d'études qui peut-être, en cet instant, faisait douloureusement vibrer son instrument mélancolique.

Je l'oubliai bientôt pour contempler uniquement Steerforth qui travaillait tout seul, en amateur, sans l'aide d'aucun livre (il les savait tous par coeur, me disait-il), jusqu'à ce qu'on eût trouvé un nouveau répétiteur. Cet important personnage nous vint d'une école secondaire, et avant d'entrer en fonctions, il dîna un jour chez M. Creakle, pour être présenté à Steerforth. Steerforth voulut bien lui donner son approbation, et nous dit qu'il avait du chic. Sans savoir exactement quel degré de science ou de mérite ce mot impliquait, je respectai infiniment notre nouveau maître, sans me permettre le moindre doute sur son savoir éminent; et pourtant il ne se donna jamais pour ma chétive personne le quart de la peine que s'était donnée M. Mell.

Il y eut, pendant ce second semestre de ma vie scolaire, un autre événement, qui fit sur moi une impression qui dure encore; et cela pour bien des raisons.

Un soir que nous étions tous dans un terrible état d'agitation,
M. Creakle, frappant à droite et à gauche dans sa mauvaise humeur,
Tungby entra et cria de sa plus grosse voix:

«Des visiteurs pour Copperfield!»