— Faite d'un bateau! dit Steerforth. Eh bien, c'est la maison qui convient à un marin pur-sang.
— C'est bien vrai, monsieur; c'est bien vrai, dit Ham en riant. Vous avez raison. Monsieur Davy, ce jeune monsieur a raison. Un marin pur-sang! Ah, ah! C'est bien ça.»
M. Peggotty était tout aussi ravi que son neveu, mais sa modestie ne lui permettait pas de s'approprier aussi bruyamment un compliment tout personnel.
«Mais oui, monsieur, dit-il en saluant et en rentrant les bouts de sa cravate dans son gilet; je vous suis obligé, monsieur, je vous remercie. Je fais de mon mieux, dans ma profession, monsieur.
— On ne peut rien demander de plus, monsieur Peggotty, dit
Steerforth. Il savait déjà son nom.
— C'est ce que vous faites vous-même, j'en suis sûr, monsieur, dit M. Peggotty eu secouant la tête, et vous y réussissez, j'en suis certain, monsieur. Je vous remercie, monsieur, de m'avoir si bien accueilli. Je suis un peu rude, monsieur, mais je suis franc; je l'espère, du moins, vous comprenez. Ma maison n'est pas belle, monsieur, mais elle est toute à votre service, si jamais vous voulez venir la voir avec M. Davy. Mais je reste là comme un colimaçon, dit M. Peggotty, ce qui signifiait qu'il restait attaché là, sans pouvoir s'en aller. Il avait essayé, après chaque phrase, de se retirer, mais sans jamais en venir à bout. «Allons, je vous souhaite une bonne santé et bien du bonheur.»
Ham s'associa à ce voeu, et nous nous quittâmes le plus affectueusement du monde. J'avais un peu envie, ce soir-là, de parler à Steerforth de la jolie petite Émilie, mais la timidité me retint, j'avais trop peur qu'il ne se moquât de moi. Je réfléchis longuement, et non sans anxiété, à ce qu'avait dit M. Peggotty, qu'elle devenait une femme; mais je décidai en moi-même que c'était une bêtise.
Nous transportâmes nos crustacés dons notre dortoir avec un profond mystère, et nous fîmes un grand souper. Mais Traddles n'en sortit pas à son honneur. Il n'avait pas de chance: il ne pouvait pas même se tirer d'un souper comme un autre. Il fut malade toute la nuit, mais malade comme il n'est pas possible, grâce au crabe; et après avoir été forcé d'avaler des médecines noires et des pilules, à une dose suffisante pour tuer un cheval, du moins s'il faut en croire Demple (dont le père était docteur), il eut encore des coups de canne par-dessus le marché avec six chapitres grecs du Nouveau Testament à traduire, pour le punir de n'avoir voulu faire aucun aveu.
Le reste du semestre se confond dans mon esprit avec la routine journalière de notre triste vie: l'été a fini et l'automne est venu; il fait froid le matin, à l'heure où on se lève; quand on se couche, la nuit est plus froide encore; le soir, notre salle d'études est mal éclairée et mal chauffée, le matin c'est une vraie glacière; nous passons du boeuf bouilli au boeuf rôti, et du mouton rôti au mouton bouilli; nous mangeons du pain avec du beurre rance; puis c'est un horrible mélange de livres déchirés, d'ardoises fêlées, de cahiers salis par nos larmes, de coups de canne, de coups de règle, de cheveux coupés, de dimanches pluvieux et de puddings aigres: le tout enveloppé d'une épaisse atmosphère d'encre.
Je me rappelle cependant que la lointaine perspective des vacances, après être restée longtemps immobile, semble enfin se rapprocher de nous; que nous en vînmes bientôt à ne plus compter par mois, ni par semaines, mais bien par jours; que j'avais peur qu'on ne me rappelât pas chez ma mère, et que, lorsque j'appris de Steerforth que ma mère me réclamait, je fus saisi d'une vague terreur à l'idée que je me casserais peut-être la jambe avant le jour fixé pour mon départ. Je me rappelle que je sentais ce jour béni se rapprocher d'heure en heure. C'est la semaine prochaine, c'est cette semaine, c'est après-demain, c'est demain, c'est aujourd'hui, c'est ce soir; je monte dans la malle-poste de Yarmouth, je vais revoir ma mère.