— Y a-t-il longtemps? demandai-je.
— Peu de jours seulement. J'aperçus dans le lointain mon vieux bateau, et la lumière qui brillait dans la cabine, et en m'approchant je vis la fidèle mistress Gummidge, assise toute seule au coin du feu. Je lui criai: «N'ayez pas peur, c'est Daniel!» et j'entrai. Je n'aurais jamais cru qu'il pût m'arriver d'être si étonné de me retrouver dans ce vieux bateau!»
Il tira soigneusement d'une poche de son gilet un petit paquet de papiers qui contenait deux ou trois lettres et les posa sur la table.
«Cette première lettre est venue, dit-il, en la triant parmi les autres, quand il n'y avait pas huit jours que j'étais parti. Il y avait dedans, à mon nom, un billet de banque de cinquante livres sterling; on l'avait déposée une nuit sous la porte. Elle avait cherché à déguiser son écriture, mais c'était bien impossible avec moi.»
Il replia lentement et avec soin le billet de banque, et le plaça sur la table.
«Cette autre lettre, adressée à mistress Gummidge, est arrivée il y a deux ou trois mois.» Après l'avoir contemplée un moment, il me la passa, ajoutant à voix basse: «Soyez assez bon pour la lire, monsieur.»
Je lus ce qui suit:
«Oh! que penserez-vous quand vous verrez cette écriture, et que vous saurez que c'est ma main coupable qui trace ces lignes. Mais essayez, essayez, non par amour pour moi, mais par amour pour mon oncle, essayez d'adoucir un moment votre coeur envers moi! Essayez, je vous en prie, d'avoir pitié d'une pauvre infortunée; écrivez-moi sur un petit morceau de papier pour me dire s'il se porte bien, et ce qu'il a dit de moi avant que vous ayez renoncé à prononcer mon nom entre vous. Dites-moi, si le soir, vers l'heure où je rentrais autrefois, il a encore l'air de penser à celle qu'il aimait tant. Oh! mon coeur se brise quand je pense à tout cela! Je tombe à vos genoux, je vous supplie de ne pas être aussi sévère pour moi que je le mérite… je sais bien que je le mérite, mais soyez bonne et compatissante, écrivez-moi un mot, et envoyez- le moi. Ne m'appelez plus «ma petite,» ne me donnez plus le nom que j'ai déshonoré; mais ayez pitié de mon angoisse, et soyez assez miséricordieuse pour me parler un peu de mon oncle, puisque jamais, jamais dans ce monde, je ne le reverrai de mes yeux.
«Chère mistress Gummidge, si vous n'avez pas pitié de moi, vous en avez le droit, je le sais, oh! alors, demandez à celui avec lequel je suis le plus coupable, à celui dont je devais être la femme, s'il faut repousser ma prière. S'il est assez généreux pour vous conseiller le contraire (et je crois qu'il le fera, il est si bon et si indulgent!), alors, mais alors seulement, dites-lui que, quand j'entends la nuit souffler la brise, il me semble qu'elle vient de passer près de lui et de mon oncle, et qu'elle remonte à Dieu pour lui reporter le mal qu'ils ont dit de moi. Dites-lui que si je mourais demain (oh! comme je voudrais mourir, si je me sentais préparée!) mes dernières paroles seraient pour le bénir lui et mon oncle, et ma dernière prière pour son bonheur!»
Il y avait aussi de l'argent dans cette lettre: cinq livres sterling. M. Peggotty l'avait laissée intacte comme l'autre, et il replia de même le billet. Il y avait aussi des instructions détaillées sur la manière de lui faire parvenir une réponse; on voyait bien que plusieurs personnes s'en étaient mêlées pour mieux dissimuler l'endroit où elle était cachée; cependant il paraissait assez probable qu'elle avait écrit du lieu même où on avait dit à M. Peggotty qu'on l'avait vue.