Ce qui augmentait beaucoup mon inquiétude, c'était de ne pouvoir, dans une crise aussi importante, avoir recours aux inestimables services de miss Mills. Mais M. Mills qui semblait prendre à tâche de me contrarier (du moins je le croyais, ce qui revenait au même). M. Mills, dis-je, venait de prendre un parti extrême, en se mettant dans la tête de partir pour les Indes. Je vous demande un peu ce qu'il voulait aller faire aux Indes, si ce n'était pour me vexer? Vous me direz à cela qu'il n'avait rien à faire dans aucune autre partie du monde, et que celle-là l'intéressait particulièrement, puisque tout son commerce se faisait avec l'Inde. Je ne sais trop quel pouvait être ce commerce (j'avais, sur ce sujet, des notions assez vagues de châles lamés d'or et de dents d'éléphants); il avait été à Calcutta dans sa jeunesse, et il voulait retourner s'y établir, en qualité d'associé résident. Mais tout cela m'était bien égal: il n'en était pas moins vrai qu'il allait partir, qu'il emmenait Julia, et que Julia était en voyage pour dire adieu à sa famille; leur maison était affichée à vendre ou à louer; leur mobilier (la machine à lessive comme le reste) devait se vendre sur estimation. Voilà donc encore un tremblement de terre sous mes pieds, avant que je fusse encore bien remis du premier.
J'hésitais fort sur la question de savoir comment je devais m'habiller pour le jour solennel: j'étais partagé entre le désir de paraître à mon avantage, et la crainte que quelque apprêt dans ma toilette ne vînt altérer ma réputation d'homme sérieux aux yeux des demoiselles Spenlow. J'essayai un heureux mezzo termine dont ma tante approuva l'idée, et, pour assurer le succès de notre entreprise, M. Dick, selon les usages matrimoniaux du pays, jeta son soulier en l'air derrière Traddles et moi, comme nous descendions l'escalier.
Malgré toute mon estime pour les bonnes qualités de Traddles, et malgré toute l'affection que je lui portais, je ne pouvais m'empêcher, dans une occasion aussi délicate, de souhaiter qu'il n'eût pas pris l'habitude de se coiffer en brosse, comme il faisait toujours: ses cheveux, dressés en l'air sur sa tête, lui donnaient un air effaré, je pourrais même dire une mine de balai de crin dont mes appréhensions superstitieuses ne me faisaient augurer rien de bon.
Je pris la liberté de le lui dire en chemin et de lui insinuer que, s'il pouvait seulement les aplatir un peu…
«Mon cher Copperfield, dit Traddles en ôtant son chapeau, et en lissant ses cheveux dans tous les sens, rien ne saurait m'être plus agréable, mais ils ne veulent pas.
— Ils ne veulent pas se tenir lisses?
— Non, dit Traddles. Rien ne peut les y décider. J'aurais beau porter sur ma tête un poids de cinquante livres d'ici à Putney, que mes cheveux se redresseraient aussitôt derechef, dès que le poids aurait disparu. Vous ne pouvez vous faire une idée de leur entêtement, Copperfield. Je suis comme un porc-épic en colère.»
J'avoue que je fus un peu désappointé, tout en lui sachant gré de sa bonhomie. Je lui dis que j'adorais son bon caractère, et que certainement il fallait que tout l'entêtement qu'on peut avoir dans sa personne eût passé dans ses cheveux, car pour lui, il ne lui en restait pas trace.
«Oh! reprit Traddles, en riant, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai à me plaindre de ces malheureux cheveux. La femme de mon oncle ne pouvait pas les souffrir. Elle disait que ça l'exaspérait. Et cela m'a beaucoup nui, aussi, dans les commencements, quand je suis devenu amoureux de Sophie. Oh! mais beaucoup!
— Vos cheveux lui déplaisaient?