Tout le reste me semble un rêve plus ou moins incohérent.

Je rêve bien sûr que les voilà qui entrent avec Dora; que l'ouvreuse des bancs nous aligne devant l'autel comme un vieux sergent; je rêve que je me demande pourquoi ce genre de femme-là est toujours si maussade. La bonne humeur serait elle donc d'une si dangereuse contagion pour le sentiment religieux qu'il soit nécessaire de placer ces vases de fiel et de vinaigre sur la route du paradis.

Je rêve que le pasteur et son clerc font leur entrée, que quelques bateliers et quelques autres personnes viennent flâner par là, que j'ai derrière moi un vieux marin qui parfume toute l'église d'une forte odeur de rhum; que l'on commence d'une voix grave à lire le service, et que nous sommes tous recueillis.

Que miss Savinia, qui joue le rôle de demoiselle d'honneur supplémentaire, est la première qui se mette à pleurer, rendant hommage par ses sanglots, autant que je puis croire, à la mémoire de Pidger; que miss Clarissa lui met sous le nez son flacon; qu'Agnès prend soin de Dora; que ma tante fait tout ce qu'elle peut pour se donner un air inflexible, tandis que des larmes coulent le long de ses joues; que ma petite Dora tremble de toutes ses forces, et qu'on l'entend murmurer faiblement ses réponses.

Que nous nous agenouillons à côté l'un de l'autre: que Dora tremble un peu moins, mais qu'elle ne lâche pas la main d'Agnès; que le service continue sérieux et tranquille; que lorsqu'il est fini, nous nous regardons à travers nos larmes et nos sourires; que, dans la sacristie, ma chère petite femme sanglote, en appelant son papa, son pauvre papa!

Que bientôt elle se remet, et que nous signons sur le grand livre chacun notre tour; que je vais chercher Peggotty dans les tribunes pour qu'elle vienne signer aussi, et qu'elle m'embrasse dans un coin, en me disant qu'elle a vu marier ma pauvre mère; que tout est fini et que nous nous en allons.

Que je sors de l'église joyeux et fier, en donnant le bras à ma charmante petite femme; que j'entrevois, à travers un nuage, des visages amis, et la chaire, et les tombeaux, et les bancs, et l'orgue, et les vitraux de l'église, et qu'à tout cela vient se mêler le souvenir de l'église où j'allais avec ma mère, quand j'étais enfant; ah! qu'il y a longtemps!

Que j'entends dire tout bas aux curieux, en nous voyant passer: «Ah! le jeune et beau petit couple! quelle jolie petite mariée!» Que nous sommes tous gais et expansifs, tandis que nous retournons à Putney; que Sophie nous raconte comme quoi elle a manqué de se trouver mal, quand on a demandé à Traddles la licence que je lui avais confiée; elle était convaincue qu'il se la serait laissé voler dans sa poche s'il ne l'avait pas perdue avant; qu'Agnès rit de tout son coeur, et que Dora l'aime tant qu'elle ne veut pas se séparer d'elle, et lui tient toujours la main.

Qu'il y a un grand déjeuner avec une foule de bonnes et de jolies choses, dont je mange, sans me douter le moins du monde du goût qu'elles peuvent avoir (c'est naturel, quand on rêve); que je ne mange et ne bois, pour ainsi dire, qu'amour et mariage; car je ne crois pas plus à la solidité des comestibles qu'à la réalité du reste.

Que je fais un discours dans le genre des rêves, sans avoir la moindre idée de ce que je veux dire: je suis même convaincu que je n'ai rien dit du tout, que nous sommes tout simplement et tout naturellement aussi heureux qu'on peut l'être, en rêve, bien entendu; que Jip mange de notre gâteau de noces, ce qui plus tard ne lui réussit pas merveilleusement.