— Mais si certainement! parce que voyez-vous, monsieur le savant, cela vous empêchera de m'oublier, pendant que vous êtes plongé dans vos méditations silencieuses. Est-ce que vous serez fâché si je vous dis quelque chose de bien niais, plus niais encore qu'à l'ordinaire?

— Voyons donc cette merveille?

— Laissez-moi vous donner vos plumes à mesure que vous en aurez besoin, me dit Dora. J'ai envie d'avoir quelque chose à faire pour vous pendant ces longues heures où vous êtes si occupé. Voulez- vous que je les prenne pour vous les donner?»

Le souvenir de sa joie charmante quand je lui dis oui me fait venir les larmes aux yeux. Lorsque je me remis à écrire le lendemain, elle était établie près de moi avec un gros paquet de plumes; cela se renouvela régulièrement chaque fois. Le plaisir qu'elle avait à s'associer ainsi à mon travail, et son ravissement chaque fois que j'avais besoin d'une plume, ce qui m'arrivait sans cesse, me donnèrent l'idée de lui donner une satisfaction plus grande encore. Je faisais semblant, de temps à autre, d'avoir besoin d'elle pour me copier une ou deux pages de mon manuscrit. Alors elle était dans toute sa gloire. Il fallait la voir se préparer pour cette grande entreprise, mettre son tablier, emprunter des chiffons à la cuisine pour essuyer sa plume, et le temps qu'elle y mettait, et le nombre de fois qu'elle en lisait des passages à Jip, comme s'il pouvait comprendre; puis enfin elle signait sa page comme si l'oeuvre fût restée incomplète sans le nom du copiste, et me l'apportait, toute joyeuse d'avoir achevé son devoir, en me jetant les bras autour du cou. Souvenir charmant pour moi, quand les autres n'y verraient que des enfantillages!

Peu de temps après, elle prit possession des clefs, qu'elle promenait par toute la maison dans un petit panier attaché à sa ceinture. En général, les armoires auxquelles elles appartenaient n'étaient pas fermées, et les clefs finirent par ne plus servir qu'à amuser Jip, mais Dora était contente, et cela me suffisait. Elle était convaincue que cette mesure devait produire le meilleur effet, et nous étions joyeux comme deux enfants qui font tenir ménage à leur poupée pour de rire.

C'est ainsi que se passait notre vie; Dora témoignait presque autant de tendresse à ma tante qu'à moi, et lui parlait souvent du temps où elle la regardait comme «une vieille grognon.» Jamais ma tante n'avait pris autant de peine pour personne. Elle faisait la cour à Jip, qui n'y répondait nullement; elle écoutait tous les jours Dora jouer de la guitare, elle qui n'aimait pas la musique; elle ne parlait jamais mal de notre série d'Incapables, et pourtant la tentation devait être bien grande pour elle; elle faisait à pied des courses énormes pour rapporter à Dora toutes sortes de petites choses dont elle avait envie, et chaque fois qu'elle nous arrivait par le jardin et que Dora n'était pas en bas, on l'entendait dire, au bas de l'escalier, d'une voix qui retentissait joyeusement par toute la maison:

«Mais où est donc Petite-Fleur?»

CHAPITRE XV.

M. Dick justifie la prédiction de ma tante.

Il y avait déjà quelque temps que j'avais quitté le docteur. Nous vivions dans son voisinage, je le voyais souvent, et deux ou trois fois nous avions été dîner ou prendre le thé chez lui. Le Vieux- Troupier était établi à demeure chez lui. Elle était toujours la même, avec les mêmes papillons immortels voltigeant toujours au- dessus de son bonnet.