— (Que le diable emporte cette femme! dit ma tante; elle ne veut donc pas rester tranquille?)
— Je ne songeai pas un moment, continua Annie en rougissant, aux biens de ce monde que mon mari possédait. Mon jeune coeur ne s'occupait pas d'un pareil souci. Maman, pardonnez-moi si je dis que c'est vous qui me fîtes la première entrevoir la pensée qu'il y avait des gens dans le monde qui pourraient être assez injustes envers lui et envers moi pour se permettre ce cruel soupçon.
— Moi? cria mistress Markleham.
— (Ah! certainement, que c'est vous, remarqua ma tante; et cette fois, vous aurez beau jouer de l'éventail, vous ne pouvez pas le nier, ma militaire amie!)
— Ce fut le premier malheur de ma nouvelle vie, dit Annie. Ce fut la première source de tous mes chagrins. Ils ont été si nombreux depuis quelque temps, que je ne saurais les compter, mais non pas, ô mon généreux ami, non pas pour la raison que vous supposez; car il n'y a pas dans mon coeur une pensée, un souvenir, une espérance qui ne se rattachent à vous!»
Elle leva les yeux au ciel, et, les mains jointes, elle ressemblait, dans sa noble beauté, à un esprit bienheureux. Le docteur, à partir de ce moment, la contempla fixement en silence, et les yeux d'Annie soutinrent fixement ses regards.
«Je ne reproche pas à maman de vous avoir jamais rien demandé pour elle-même. Ses intentions ont toujours été irréprochables, je le sais, mais je ne puis dire tout ce que j'ai souffert lorsque j'ai vu les appels indirects qu'on vous faisait en mon nom, le trafic qu'on a fait de mon nom près de vous, lorsque j'ai été témoin de votre générosité, et du chagrin qu'en ressentait M. Wickfield, qui avait tant de sollicitude pour vos légitimes intérêts. Comment vous dire ce que j'éprouvai la première fois que je me suis vue exposée à l'odieux soupçon de vous avoir vendu mon amour, à vous, l'homme du monde que j'estimais le plus! Tout cela m'a accablée sous le poids d'une honte imméritée dont je vous infligeais votre part. Oh! non, personne ne peut savoir tout ce que j'ai souffert: maman pas plus qu'une autre. Songez à ce que c'est que d'avoir toujours sur le coeur cette crainte et cette angoisse, et de savoir pourtant, dans mon âme et conscience, que le jour de mon mariage n'avait fait que couronner l'amour et l'honneur de ma vie.
— Et voilà ce qu'on gagne, cria mistress Markleham en pleurs, à se dévouer pour ses enfants! Je voudrais être turque!
— (Ah! plût à Dieu, et que vous fussiez restée dans votre pays natal! dit ma tante.)
— C'est à ce moment que maman s'est tant occupée de mon cousin Maldon. J'avais eu, dit-elle à voix basse, mais sans la moindre hésitation, de l'amitié pour lui. Nous étions, dans notre enfance, des petits amoureux. Si les circonstances n'en avaient pas ordonné autrement, j'aurais peut-être fini par me persuader que je l'aimais réellement; je l'aurais peut-être épousé pour mon malheur. Il n'y a pas de mariage plus mal assorti que celui où il y a si peu de rapports d'idées et de caractère.»