M. Peggotty m'avait communiqué en route un projet auquel je m'attendais bien. Il avait l'intention de voir d'abord mistress Steerforth. Comme je me sentais obligé de l'aider dans cette entreprise, et de servir de médiateur entre eux, dans le but de ménager le plus possible la sensibilité de la mère, je lui écrivis le soir même. Je lui expliquai le plus doucement que je pus le mal qu'on avait fait à M. Peggotty, le droit que j'avais pour ma part de me plaindre de ce malheureux événement. Je lui disais que c'était un homme d'une classe inférieure, mais du caractère le plus doux et le plus élevé, et que j'osais espérer qu'elle ne refuserait pas de le voir dans le malheur qui l'accablait. Je lui demandais de nous recevoir à deux heures de l'après-midi, et j'envoyai moi-même la lettre par la première diligence du matin.

À l'heure dite, nous étions devant la porte… la porte de cette maison où j'avais été si heureux quelques jours auparavant, où j'avais donné si librement toute ma confiance et tout mon coeur, cette porte qui m'était désormais fermée maintenant, et que je ne regardais plus que comme une ruine désolée.

Point de Littimer. C'était la jeune fille qui l'avait remplacé à ma grande satisfaction, lors de notre dernière visite, qui vint nous répondre et qui nous conduisit au salon. Mistress Steerforth s'y trouvait. Rosa Dartle, au moment où nous entrâmes, quitta le siège qu'elle occupait dans un autre coin de la chambre, et vint se placer debout derrière le fauteuil de mistress Steerforth.

Je vis à l'instant sur le visage de la mère qu'elle avait appris de lui-même ce qu'il avait fait. Elle était très-pâle, et ses traits portaient la trace d'une émotion trop profonde pour être seulement attribuée à ma lettre, surtout avec les doutes que lui eût laissés sa tendresse. Je lui trouvai en ce moment plus de ressemblance que jamais avec son fils, et je vis, plutôt avec mon coeur qu'avec mes yeux, que mon compagnon n'en était pas frappé moins que moi.

Elle se tenait droite sur son fauteuil, d'un air majestueux, imperturbable, impassible, qu'il semblait que rien au monde ne fut capable de troubler. Elle regarda fièrement M. Peggotty quand il vint se placer devant elle, et lui ne la regardait pas d'un oeil moins assuré. Les yeux pénétrants de Rosa Dartle nous embrassaient tous. Pendant un moment le silence fut complet.

Elle fit signe à M. Peggotty de s'asseoir.

«Il ne me semblerait pas naturel, madame, dit-il à voix basse, de m'asseoir dans cette maison; j'aime mieux me tenir debout.» Nouveau silence, qu'elle rompit encore en disant:

«Je sais ce qui vous amène ici; je le regrette profondément. Que voulez-vous de moi? que me demandez-vous de faire?»

Il mit son chapeau sous son bras, et cherchant dans son sein la lettre de sa nièce, la tira, la déplia et la lui donna.

«Lisez ceci, s'il vous plaît, madame. C'est de la main de ma nièce!»