— Vous ne m'en voulez pas? dit Dora, n'est-ce pas?
— Mais quelle petite sensitive! s'écria ma tante en la regardant tendrement. Comment pouvez-vous supposer que je vous en veuille?
— Oh! non, je ne le crois pas, répondit Dora; seulement, je suis un peu fatiguée, c'est ce qui me rend si sotte; je suis toujours une petite sotte, vous savez, mais cela m'a rendu plus sotte encore de parler de Jip. Il m'a connue pendant toute ma vie, il sait tout ce qui m'est arrivé, n'est-ce pas, Jip? Et je ne veux pas le mettre de côté, parce qu'il est un peu changé, n'est-il pas vrai, Jip?»
Jip se tenait contre sa maîtresse et lui léchait languissamment la main.
«Vous n'êtes pas encore assez vieux pour abandonner votre maîtresse, n'est-ce pas, Jip? dit Dora. Nous nous tiendrons compagnie encore quelque temps.»
Ma jolie petite Dora! Quand elle descendit à table, le dimanche d'après, et qu'elle se montra ravie de revoir Traddles, qui dînait toujours avec nous le dimanche, nous croyions que dans quelques jours elle se remettrait à courir partout, comme par le passé. On nous disait: Attendez encore quelques jours, et puis, quelques jours encore; mais elle ne se mettait ni à courir, ni à marcher. Elle était bien jolie et bien gaie; mais ces petits pieds qui dansaient jadis si joyeusement autour de Jip, restaient faibles et sans mouvement.
Je pris l'habitude de la descendre dans mes bras tous les matins et de la remonter tons les soirs. Elle passait ses bras autour de mon cou et riait tout le long du chemin, comme si c'était une gageure. Jip nous précédait en aboyant et s'arrêtait tout essoufflé sur le palier pour voir si nous arrivions. Ma tante, la meilleure et la plus gaie des gardes-malades, nous suivait, en portant un chargement de châles et d'oreillers. M. Dick n'aurait cédé à personne le droit d'ouvrir la marche, un flambeau à la main. Traddles se tenait souvent au pied de l'escalier, à recevoir tous les messages folâtres dont le chargeait Dora pour la meilleure fille du monde. Nous avions l'air d'une joyeuse procession, et ma femme-enfant était plus joyeuse que personne.
Mais parfois, quand je l'enlevais dans mes bras, et que je la sentais devenir chaque jour moins lourde, un vague sentiment de peine s'emparait de moi; il me semblait que je marchais vers une contrée glaciale qui m'était inconnue, et dont l'idée assombrissait ma vie. Je cherchais à étouffer cette pensée, je me la cachais à moi-même; mais un soir, après avoir entendu ma tante lui crier: «Bonne nuit, Petite-Fleur,» je restai seul assis devant mon bureau, et je pleurai en me disant: «Nom fatal! si la fleur allait se flétrir sur sa tige, comme font les fleurs!»
CHAPITRE XIX.
Je suis enveloppé dans un mystère.