«Une fois ce devoir rempli et cet acte de réparation accompli, le seul qui puisse me rendre le courage d'envisager mon prochain en face, je disparaîtrai pour toujours, et je ne demanderai plus qu'à être déposé dans ce lieu d'asile universel

Où dorment pour toujours dans leur étroit caveau Les ancêtres obscurs de cet humble hameau

avec cette simple inscription:

«WILKINS MICAWBER.»

CHAPITRE XX.

Le rêve de M. Peggotty se réalise.

Cependant, quelques mois s'étaient écoulés depuis qu'avait eu lieu notre entrevue avec Marthe, au bord de la Tamise. Je ne l'avais jamais revue depuis, mais elle avait eu diverses communications avec M. Peggotty. Son zèle avait été en pure perte, et je ne voyais dans ce qu'il me disait rien qui nous mît sur la voie du destin d'Émilie. J'avoue que je commençais à désespérer de la retrouver, et que je croyais chaque jour plus fermement qu'elle était morte.

Pour lui, sa conviction restait la même, autant que je pouvais croire, et son coeur ouvert n'avait rien de caché pour moi. Jamais il ne chancela un moment, jamais il ne fut ébranlé dans sa certitude solennelle de finir par la découvrir. Sa patience était infatigable, et quand parfois je tremblais à l'idée de son désespoir si un jour cette assurance positive recevait un coup funeste, je ne pouvais cependant m'empêcher d'estimer et de respecter tous les jours davantage cette foi si solide, si religieuse, qui prenait sa source dans un coeur pur et élevé.

Il n'était pas de ceux qui s'endorment dans une espérance et dans une confiance oisives. Toute sa vie avait été une vie d'action et d'énergie. Il savait qu'en toutes choses il fallait remplir fidèlement son rôle et ne pas se reposer sur autrui. Je l'ai vu partir la nuit, à pied, pour Yarmouth, dans la crainte qu'on n'oubliât d'allumer le flambeau qui éclairait son bateau. Je l'ai vu, si par hasard il lisait dans un journal quelque crise qui pût se rapporter à Émilie, prendre son bâton de voyage et entreprendre une nouvelle course de trente ou quarante lieues. Lorsque je lui eus raconté ce que j'avais appris par l'entremise de miss Dartle, il se rendit à Naples par mer. Tous ces voyages étaient très- pénibles, car il économisait tant qu'il pouvait pour l'amour d'Émilie. Mais jamais je ne l'entendis se plaindre, jamais je ne l'entendis avouer qu'il fût fatigué ou découragé.

Dora l'avait vu souvent depuis notre mariage et l'aimait beaucoup. Je le vois encore debout près du canapé où elle repose; il tient son bonnet à la main; ma femme-enfant lève sur lui ses grands yeux bleus avec une sorte d'étonnement timide. Souvent, le soir, quand il avait à me parler, je l'emmenais fumer sa pipe dans le jardin: nous causions en marchant, et alors je me rappelais sa demeure abandonnée et tout ce que j'avais aimé là dans ce vieux bateau qui présentait à mes yeux d'enfant un spectacle si étonnant le soir, quand le feu brûlait gaiement, et que le vent gémissait tout autour de nous.